Être élève à SciencesPo quand son pays est en guerre

Noémie Tropee-Arbos
65% des étudiants du campus de Menton de SciencesPo sont des étudiants internationaux, dont une partie est originaire de pays du Moyen Orient touchés par des conflits ou des crises profondes. Si certains conservent l'espoir d'un retour, d'autres font état d'une « relation difficile avec le pays pour lequel il porte de l’amour mais qu’il a à la fois toujours voulu quitter », ne souhaitant plus y vivre. Ce paradoxe entre attachement et répulsion marque le quotidien de ces étudiants, partagés entre leur cursus en France et les instabilités qui touchent leur pays d'origine.
D’abord, le maintien d'un contact avec la famille restée au pays est une nécessité quotidienne pour une grande partie de ces étudiants internationaux. Cette communication régulière est dictée par la crainte pour la sécurité de ses proches face au danger. Les obstacles aux retrouvailles physiques sont nombreux : certains élèves ne peuvent rentrer chez eux qu'une fois par an, tandis que d'autres en sont totalement incapables en raison de l'annulation des vols ou de l'instabilité politique. Cette situation crée une disparité au sein du campus : alors que certains étudiants ont de la famille en France, d'autres se retrouvent isolés sans repères familiaux à proximité.
Ce décalage est particulièrement visible lors des vacances de Noël, où ceux qui restent bloqués en France éprouvent une sorte de ‘jalousie’ envers les élèves ayant la chance de pouvoir rentrer chez eux et de pouvoir passer du temps avec leurs proches. Durant les appels téléphoniques, qui sont pratiquement quotidiens, la majorité de ces étudiants s'assurent de la santé de leurs proches malgré le contexte difficile et parfois les bombardements. Ils tentent de ne pas se focaliser dans leurs discussions uniquement sur le conflit et adoptent souvent un rôle protecteur. Certains élèves témoignent qu’ils doivent fréquemment « rassurer » leurs parents au téléphone malgré leur propre inquiétude.
Le suivi de l’actualité occupe un temps important de la journée de certains étudiants, ce qui nuit à leur concentration et à la préparation des examens. Ce flux d'informations impacte également la santé physique, notamment par des difficultés à s’endormir : un élève libanais témoigne ainsi avoir raté une épreuve à cause d’une insomnie qu’il avait faite la veille. Durant cette insomnie, il ne cessait de penser aux bombardements qui venaient de frapper sa région. Sur le plan psychologique, des étudiants masculins font parfois face à une injonction de résilience, liée au stéréotype de l'homme qui ne doit pas manifester ses craintes. Un élève déclare qu’il « n’avait pas le droit de montrer sa peur » selon lui. De plus, en tant que jeunes adultes formés aux sciences politiques, ils sont souvent sollicités par leur entourage pour analyser la situation avec calme, une posture qui semble difficile à tenir alors que la violence dans leur pays d'origine tend à provoquer un sentiment d'étouffement et un mal-être croissant.
Parallèlement, une forme de colère s'exprime vis-à-vis des réseaux sociaux ; en effet, une part des étudiants déplorent une « solidarité artificielle » de la part d'utilisateurs qui méconnaissent les réalités du terrain. Certains étudiants considèrent que, sur les réseaux sociaux ou encore dans la sphère politique, une partie des personnes qui prétendent être engagées en faveur des pays du Moyen Orient en guerre ne « savent pas de quoi ils parlent » et font cela pour « prouver une certaine forme d’empathie » ce qu’ils considèrent « malhonnête ». Ils jugent également la vision sur les réseaux sociaux réductrice, citant par exemple, sur Instagram, le partage de publications qui dévoilent des statistiques de victimes après des bombardements sans pour autant expliquer réellement le contexte géopolitique. Cette omniprésence du numérique, loin de favoriser l'échange, génère une anxiété supplémentaire. En réaction, certains choisissent de rester silencieux et évitent d'aborder ces sujets avec leurs amis ou sur leurs propres réseaux. Ils tentent de « minimiser le temps passé à penser au conflit » comme l’affirme un étudiant libanais.
Malgré une certaine pudeur qui limite l'exposition de leur vie personnelle, les étudiants soulignent l'existence d'un soutien au sein du campus. Ils constatent une bienveillance mutuelle entre les élèves ainsi qu'une écoute de la part de l'administration. Pour compenser la charge mentale liée à la situation de leur pays, certains privilégient les moments avec leur amis comme moyen de distraction. Un élève libanais affirme qu’il « pense à la joie » et « fait la fête » sans pour autant délaisser ce qui se passe dans son pays d’origine.
L'expérience à Sciences Po est également perçue comme un levier d'action. Pour certains, dont c'est la première installation en France, cette institution représente une opportunité d'acquérir des outils pour influencer politiquement les événements futurs. Les enseignements de la mineure Moyen-Orient et Afrique du Nord sont accueillis positivement car les élèves considèrent qu’ils mettent en lumière leur propre histoire et leur offrent un espace pour s'exprimer. Enfin, la perspective de la troisième année à l'international peut être vue par certains comme une étape nécessaire pour s'éloigner du contexte de crise, avec une volonté explicite de rechercher de l'apaisement. Un élève libanais actuellement en deuxième année considère que sa troisième année en Argentine va lui permettre d’être « plus calme ».
Au-delà de la crise, ces étudiants peuvent voir dans leur cursus l'opportunité de transformer leur vécu en expertise, faisant du savoir une arme pour, un jour, peser sur le destin de leur pays.
Photo source: byronv2, Flickr
