
Elsa Uzan
September 16, 2026
« C'est dans et par le langage que l’homme se constitue comme sujet » affirme Emile Benveniste, linguiste français d’origine syrienne. Le langage est ainsi ce qui nous permet de nous poser comme sujet parlant. On peut prolonger cette idée: si le langage nous permet de dire « je », il nous permet de nous raconter et de construire notre identité. Dans cette optique, le langage marque l’acte fondateur de notre naissance au monde.
Le langage est une évidence aux yeux de tous, ce qui nous constitue en tant qu’être social. Le fondement de cette idée est exploré dans la pensée philosophique de Rousseau souligne ainsi que la parole est « la première institution sociale ». Le langage, par sa fonction d’expression de la pensée, permet de créer du lien et donc de faire société. Il est avant tout un facteur qui structure la perception que nous avons du monde. C’est une manière d’identifier l’individu par le langage comme marqueur d’appartenance à un groupe spécifique, particulièrement avec les dialectes. Son apprentissage précoce permet l'intériorisation de normes et intègre l'idée du langage comme quelque chose de naturel.
Langue et identité culturelle
Les langues étrangères et l’identité offrent toutes deux des manières de se représenter le monde. La langue renvoie à une mise en œuvre concrète du langage alors que celui-ci est, selon Ferdinand de Saussure, la seule capacité à communiquer. Quant à l’identité, elle désigne la manière dont on se présente aux autres et comment on les interprète. Ces deux dimensions sont inextricablement liées, notamment lors de la construction et consolidation d’une nation. Les chansons pakistanaises comme « Sohni Dharti » et « Watan Ki Mitti Gawah Rehna » ont permis de renforcer la fierté nationale en transmettant la tradition littéraire Urdu. Elles ont également affermi le sentiment d'appartenance à l’islam, religion officielle du Pakistan.
Les nuances du langage permettent également d’identifier l’appartenance sociale des individus. Les emprunts récents aux langues étrangères en sont un bon exemple : les anglicismes comme « spoiler », « cool », « vintage » ou « deadline » ne sont pas neutres. Ils circulent surtout dans les milieux diplômés et urbains, exposés à l’anglais par les études ou les loisirs.
La catégorisation permet de maintenir l’ordre social en définissant des limites entre “membres" du groupe et “étrangers”. Mais cet ordre est fragile : les débats sur l’immigration mettent en lumière les failles d’un système qui peut exclure à certains égards. La linguiste autrichien Ruth Wodak estime que l’exclusion est inhérente à la construction identitaire, qui inclut nécessairement une opposition aux autres. Par exemple, l’utilisation de mots “légaux” facilite consciemment ou non la diabolisation de l’immigration chez les sociétés européennes. Même dans le cas où les journaux recherchent la précision et la vérité, ce sont des plateformes qui allaient mobiliser des significations construites socialement et des connotations des termes véhiculés par leur simple utilisation.
Langue et identité personnelle
La langue est le vecteur privilégié par lequel les identités culturelles se construisent, s’enrichissent et se perpétuent. Les chercheuses à l’université de Pékin Jing Chen et Chi-Yue Chiu ont proposé dans cette continuité le modèle “Culture-Carrier-Context” pour offrir une explication des résultats des recherches menées pour l’université de finance de Guangdong. La culture, vecteur de diffusion de connaissances, est envisagée dans ce cadre comme un réseau de connaissances produites et diffusées au sein d’un ensemble de personnes interconnectées par le langage.
Ce phénomène est particulièrement visible chez les personnes biculturelles qui cherchent à s’adapter aux deux cultures. La biculturalisation permet d’englober différents “moi” et d’endosser de multiples identités sociales. Sylvia Xiaohua Chen observe un changement de personnalité dans un environnement bilingue qui est dû à une modification des comportements, des rôles sociaux et des émotions consécutives au changement de langue. Il s’agit d’un processus non linéaire d'acculturation entre la réserve demandée par le mandarin et l'extraversion de l’anglais.
La professeure à l’université de New York Aneta Pavlenko postule que l’incarnation de la langue se fait nécessairement par le biais des émotions. Les natifs perçoivent donc leur langue comme une évidence alors que ceux qui l’apprennent dans un cadre scolaire la ressentent comme artificielle. dont la langue a été acquise avec cette mémoire émotionnelle la perçoivent comme incarnée et naturelle. C’est pour cette raison que les personnes bilingues préfèrent généralement leur langue maternelle, comme le montrent les études Dorota Owczarek, professeure à l’université Adam Mickiewiczv en Pologne. Les personnes bilingues affichent généralement des préférences entre les langues parlées qu’ils choisissent en fonction du contexte.
Le langage est un outil de construction identitaire à la fois sociale et culturelle. Toutefois, malgré le fait que le langage soit un facteur de lien social, il peut également ériger des barrières. Dans un monde globalisé ultra connecté, le langage sera amené à se réinventer et à s’adapter aux nouveaux défis.
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