
By Jonathan Smidtas Schalita
January 31, 2024
Les Houthis refont parler d’eux. Alors que le monde semblait les avoir oubliés, ces acteurs de la chaotique guerre au Yémen ont détourné le 19 novembre un navire et pris en otage ses 25 membres d’équipage. Ils multiplient les tirs de missiles et de drones sur des navires marchands en mer Rouge et ont ciblé une frégate française le 9 décembre. Les impacts de ces attaques sont importants, tant sur le plan économique que politique, et une nouvelle intervention occidentale se dessine dans la région.
Les Houthis, groupe rebelle chiite en conflit avec le gouvernement yéménite depuis les années 2000, ont montré leur puissance avec la conquête de la capitale Sanaa en 2014. L’intervention d'une coalition menée par l'Arabie Saoudite en 2015 n’a pas réussi à éliminer la menace posée par les Houthis, et a entraîné une catastrophe humanitaire du fait, notamment, du blocus saoudien. Soutenus par l'Iran, les Houthis se positionnent dans un "axe de la résistance" anti-occidental et anti-israélien, avec un slogan marquant leur idéologie islamiste terroriste: “Dieu est le plus grand, Mort à l’Amérique, Mort à Israël, Malédiction sur les Juifs, victoire à l’Islam”
Dans le contexte de la guerre opposant Israël au Hamas, les Houthis ont lancé des missiles et des drones en direction du territoire israélien, mais ces attaques ont été contrées, tantôt par les forces israéliennes, américaines et saoudiennes, les missiles et drones violant parfois l’espace aérien saoudien. À ce jour, elles n’ont pas entrainé de riposte israélienne, qui est davantage préoccupé par les opérations militaires à Gaza contre le Hamas et à la frontière libanaise contre le Hezbollah, deux groupes alliés aux Houthis. L’Arabie Saoudite n’a pas non répliqué, le pays craignant une escalade alors qu’une trêve est observée depuis plusieurs mois avec les Houthis, qui disposent d’un arsenal capable de frapper durement les infrastructures civiles et pétrolières saoudiennes.
Les attaques contre des navires en mer perturbent gravement le commerce maritime, qui pour 40% transite par la mer Rouge. Elles ont conduit plusieurs armateurs à emprunter le Cap de Bonne-Espérance en longeant les côtes africaines plutôt que d’emprunter la mer Rouge pour rejoindre la Méditerranée en passant par le canal de Suez. Les trajets sont plus longs et donc plus coûteux. Les primes d’assurance sur les navires empruntant la mer Rouge ont également fortement augmenté, ce qui entraînant un surcoût considérable pour les livraisons. Tout cela provoque des retards de livraison et une augmentation des coûts de transport, rappelant à certains égards la crise logistique du blocage du canal de Suez en 2021.
L'Égypte est peut-être le pays qui risque le plus d’être déstabilisé par les actions des Houthis. Elle dépend grandement des revenus du canal de Suez, qui assure le passage entre la mer Méditerranée et la mer Rouge. Le canal lui a rapporté plus de huit milliards d’euros sur l’année fiscale précédente. Le pays est plongé dans une crise économique aiguë, avec une inflation à près de 40% et une dette qui ne cesse de se creuser. La perte de ces rentrées fiscales pourrait avoir des impacts désastreux sur un pays faisant face à de nombreux défis.
Conscient des enjeux sous-jacents aux attaques des Houthis, les États-Unis ont mis en place une coalition afin de défendre le commerce en mer Rouge. À l’heure où ces lignes sont écrites, une dizaine de pays l’ont rejointe. Pour l’instant, cette coalition se contente de détruire les missiles et les drones envoyés par les Houthis contre des navires. Cependant, la disproportion des coûts entre les moyens d'attaque des Houthis et les systèmes de défense de la coalition soulève des questions sur l'efficacité et la viabilité financière d'une telle réponse. Un drone Shahed iranien, utilisé par les Houthis, coûte environ 20 000 dollars alors qu’un missile antiaérien Aster de fabrication franco-italienne se chiffre à plus d’un million d’euros.
Dans un article paru le 3 janvier, Le Canard enchaîné révèle que la France envisage sérieusement une opération militaire offensive contre les Houthis au Yémen. Le président Macron aurait déclaré à des proches qu’ « il est probable qu’on ne se limitera pas à des actions défensives». Une intervention militaire risque d'avoir des conséquences imprévues sur une région déjà instable. Dans le même temps, les chancelleries occidentales sont dans l’impossibilité de laisser les Houthis continuer à perturber l’économie mondiale et à constituer un foyer de déstabilisation dans la région.
Il n’est pas impossible qu’une concentration importante de troupes au large des côtes du Yémen couplée à des menaces directes vis-à-vis de l’Iran, qui est le principal soutien des Houthis, puissent convaincre les Houthis de cesser leurs attaques et qu’une désescalade s’enclenche. Cependant, il convient de s’interroger sur l’intérêt de cette dernière. Cela permettrait à l’Iran de continuer à renforcer l’arsenal des Houthis, déjà capables de provoquer d’importantes nuisances. Dans la perspective d’une escalade future avec l’Iran, un scénario plausible, il serait dans l’intérêt des États-Unis et de leurs alliés d’éliminer auparavant les milices pro-iraniennes présentes au Moyen-Orient. La guerre opposant Israël au Hamas à Gaza aboutira vraisemblablement à la neutralisation du potentiel militaire du groupe palestinien. Si la guerre de basse intensité opposant Israël au Hezbollah le long de la frontière libanaise s’intensifie, cela pourrait mener à la destruction des capacités offensives de l’organisation terroriste libanaise à moyen terme. La voie serait alors ouverte à une attaque contre les sites nucléaires de l’Iran qui continue son programme de développement nucléaire en dépit des sanctions occidentales. Les capacités de représailles de ce dernier seront somme toute limitées. Néanmoins, deux freins subsistent à toute opération offensive majeure contre les Houthis. D’abord, les opinions publiques pacifiques des pays occidentaux, qui ne souhaitent pas voir leurs pays s’engager dans une nouvelle guerre au Moyen-Orient. Ensuite, les capacités militaires limitées des États-Unis et de leurs alliés, qui doivent dans le même temps renforcer leur présence en Europe de l’Est et du Nord face à la Russie et en Asie-Pacifique face à la Chine, ainsi que soutenir l’Ukraine en lui fournissant du matériel militaire.
Si la guerre en Afghanistan a montré que vaincre des terroristes islamistes dans des terrains montagneux est un objectif difficile à atteindre, la Seconde Guerre mondiale nous rappelle que, lorsque la guerre est inévitable, il vaut mieux la mener tant que l’on dispose d’une supériorité militaire écrasante et ne pas céder aux menaces des extrémistes.
