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L’abolitionnisme pénal : repenser le contrôle social au-delà de la punition

Eloise Franzmann

June 10, 2026

Dans toutes les sociétés, des règles existent pour faire tenir les individus ensemble. La question centrale est celle de leur respect : comment faire pour que ces normes soient effectivement suivies ? Historiquement, la réponse a souvent été la punition. Le système pénal moderne, à travers ses institutions – police, justice, prison – incarne cette logique : dissuader, sanctionner, réprimer les comportements jugés déviants. La prison, en particulier, s’est imposée depuis le XIXe siècle comme la peine de référence, au point de sembler aujourd’hui indissociable de l’idée même de justice.


Pourtant, ce modèle est vivement contesté par un courant radical, celui de l’abolitionnisme pénal. Né dans les années 1970 sous l’impulsion de juristes et criminologues européens (Thomas Mathiesen, Louk Hulsman), ce mouvement défend l’idée que le système pénal n’est pas seulement inefficace – puisqu’il n’empêche ni la récidive ni les injustices – mais aussi profondément violent et porteur d’inégalités structurelles. Il propose donc d’en finir avec la prison, voire avec la justice pénale elle-même. Comme le rappelle Gwenola Ricordeau, « la cible de l’abolitionnisme est le système pénal, et non la seule prison. »


Or, une telle proposition heurte de plein fouet notre imaginaire collectif. Elle soulève une question fondamentale en sciences sociales : comment maintenir l’ordre social sans punition ? Le contrôle social – c’est-à-dire l’ensemble des moyens par lesquels une société fait respecter ses normes – repose largement, dans sa forme formelle, sur le droit et la répression. Dès lors, l’abolitionnisme pénal ne remet-il pas en cause un fondement essentiel de la vie collective ? Pourquoi ses idées sont-elles si souvent jugées « naïves », « utopiques » ou « inconcevables » ?

Pour comprendre la radicalité de la critique abolitionniste, il faut d'abord rappeler comment le système pénal s’est historiquement constitué en rouage central du contrôle social. La peinede détention s’est rapidement imposée comme la clé de voûte des systèmes répressifs occidentaux. Michel Foucault explique que sous l’Ancien Régime, le châtiment corporel visait à manifester la force et la toute-puissance du souverain. Avec la naissance de l’État moderne et centralisé, cette logique change radicalement: la peine n’est plus publique ni physique, elle devient institutionnalisée, invisible, régulière. Elle ne vise plus à détruire le corps du supplicié mais à corriger, discipliner, surveiller l’âme du délinquant. À mesure que l’État prétend réguler la vie de ses citoyens, la prison incarne la menace silencieuse qui rend cette régulation efficace.


Le droit pénal a donc pour vocation de définir les comportements déviants, et les institutions (police, justice, prison) d’assurer l’ordre social. On retrouve cette conception classique chez Émile Durkheim, pour qui, le crime n’existe pas en soi : c’est la société qui l’étiquette comme tel. La fonction du crime et de la peine n’est pas tant de punir le coupable que de rappeler les normes collectives et de ressouder la collectivité derrière les valeurs qu’elle se donne. Condamner la déviance, c’est tenter de faire vivre l’idéal commun – ou, du moins, de faire croire qu’il existe. Car la société ainsi décrite se veut homogène : tolérer la déviance mettrait à mal l’unité du groupe. On met donc à l’ombre ou ‘sous terre’ ce qui menace la cohésion sociale. 


Le système pénal repose en outre sur l’usage raisonné de la punition comme levier pour faire respecter les normes. Selon Jeremy Bentham, l’être humain agit en fonction de l'équilibre entre plaisir et douleur ; la punition vise précisément à rendre la transgression coûteuse, agissant ainsi comme une dissuasion. La menace de la peine fait donc de la justice pénale un outil central du contrôle social, et c’est son utilité sociale supposée qui la rend légitime.


L’abolitionnisme pénal apparaît dès lors comme une contestation radicale de cette légitimité. Pour ses tenants, la promesse d’utilité du système pénal est un leurre. Trois arguments principaux sont avancés ; le premier est celui de l’inefficacité dissuasive. Si punir réduisait le taux de criminalité, alors les pays où les systèmes carcéraux sont les plus durs connaîtraient une criminalité moindre ; or, on n’observe aucune corrélation de ce type. Avec près de deux millions de détenus, les États-Unis affichent l’un des taux d’incarcération les plus élevés au monde, sans que cela réduise durablement la criminalité. La récidive reste massive, y compris dans les pays les plus répressifs. Le sociologue et philosophe Geoffroy de Lagasnerie tire de ce constat une conclusion radicale : la prison n’ayant aucune efficacité réelle, elle devrait être remplacée. Il caractérise les systèmes pénaux occidentaux comme des systèmes fondés sur le « punitivisme » – une logique qui se concentre sur le passé (expier la faute) sans jamais réparer le futur. 


Le second argument est la violence intrinsèque du système pénal. Loin de se limiter à la prison, l’abolitionnisme dénonce l’ensemble du dispositif pénal comme un appareil de domination. Comme le rappelle Nils Christie, le système pénal « vole les conflits » : il dépossède les victimes, les auteurs et le corps social de la possibilité de résoudre ensemble ce qui les oppose. La procédure pénale transforme une dispute vivante en une mécanique froide, au bénéfice exclusif des professionnels du droit. 


Enfin, le troisième argument est celui de l’injustice sociale. La prison n’est pas aveugle : aux États-Unis, les minorités raciales sont massivement surreprésentées dans les prisons. De facto, si les personnes racisées représentent 37% de la population américaine, elles représentent également 67% des personnes incarcérées. Angela Davis montre que la prison fonctionne idéologiquement comme « un lieu abstrait où sont déposés les êtres indésirables afin de nous soulager de la responsabilité de penser aux vrais problèmes qui affectent les communautés » (pauvreté, racisme, santé mentale, éducation).


Si l’argumentaire abolitionniste est solide, pourquoi ses propositions sont-elles si souvent jugées « naïves » ou « irréalistes » ? Plusieurs explications, que développe Gwenola Ricordeau, permettent de comprendre cette inconcevabilité.


D’abord, il y a une méconnaissance structurelle du système pénal et carcéral. En France, l’abolitionnisme pénal reste marginal et mal compris, Ricordeau souligne que le faible imaginaire abolitionniste tient en grande partie au peu de ressources théoriques disponibles en français. Les textes fondateurs (de Mathiesen, Hulsman, Christie, Davis) sont tardivement ou partiellement traduits, ce qui entretient un cercle vicieux : moins on peut lire l’abolitionnisme, moins on peut le discuter sérieusement, et plus il apparaît comme une position étrange, importée, hors-sol.


Ensuite, il y a un malentendu radical : omme le rappelle Ricordeau, l’abolitionnisme ne vise pas à « améliorer » la prison (plus de douches, de meilleurs repas, une baisse de la population carcérale). Il remet en cause la centralité même du système pénal – l’idée que la réponse légitime à une infraction doit passer par une institution d’État spécialisée, avec ses juges, ses procureurs, ses geôliers et ses sanctions. Dans un cadre politique dominé par la punition, la position abolitionniste devient proprement impensable. On se dit ainsi spontanément : si l’on supprime l’outil central de répression, que reste-t-il pour faire respecter les normes ?


Enfin, une angoisse de l’anomie nous empêche de considérer sérieusement l’abolitionnisme pénal. C’est Durkheim qui a popularisé la notion d’anomie : c’est une situation dans laquelle les règles sociales perdent leur capacité à guider les conduites, laissant place à des comportements déviants incontrôlés. La société tend alors à se dissoudre, ne laissant subsister que des individus sans lien collectif. L’abolitionnisme active cette peur ancestrale : sans punition, c’est la fin de la société elle-même. Pourtant, comme le note le philosophe J. L. Mackie à travers son « paradoxe de la rétribution », il est aussi difficile de justifier moralement la punition que de l’éliminer de nos manières de penser. Nous savons que punir pour punir est intellectuellement problématique, mais nous ne pouvons nous en passer. C’est ce paradoxe qui rend l’abolitionnisme inconcevable : il se heurte non à une impossibilité logique, mais à une impossibilité psychologique et culturelle.


L’abolitionnisme n’appelle pas à une société sans normes. Il propose d’autres formes de régulation : l’éducation, la socialisation, la prévention, la justice réparatrice. Des expériences concrètes (prisons scandinaves notamment) montrent que ces alternatives peuvent fonctionner, réduisant la récidive et restaurant les liens sociaux.


Cependant, ces alternatives soulèvent à leur tour des questions fondamentales. Jusqu’où peut aller un contrôle diffus, invisible, potentiellement intrusif ? Comment garantir qu’un contrôle social par l’éducation ne devienne pas un endoctrinement ? Ces quelques interrogations sous-tendent la problématique de garantir un contrôle social juste, démocratique, transparent, sans tomber dans les abus d’un pouvoir sans visage. Cette réflexion dépasse largement le champ pénal et touche à l’école, aux médias, à l’espace public, à l’État lui-même. L’abolitionnisme a le mérite de nous forcer à poser cette question, là où la prison nous dispensait d’y réfléchir.


Photo source: flickr/Steve Rhodes

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