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Le culte de la performance: le toujours plus à quel prix ?

Elsa Uzan

April 8, 2026

Se réveiller plus tôt, travailler plus longtemps, raccourcir le temps accordé aux loisirs : La performance est devenue un élément central dans nos vies. Que se passe-t-il quand la recherche du toujours plus nous pénalise ?


Ce phénomène prend racine dans le milieu professionnel, caractérisé par de nombreuses exigences de productivité des employés et de rentabilité de l’entreprise. Il existe ainsi une hustle culture, un mode de vie compulsif caractérisé par de longues heures de travail mais surtout par une recherche de la performance et de la réussite permanente. Cette ‘culture’ va de pair avec une négligence, si ce n’est un abandon total, de la santé, de la famille et de toutes formes de relations sociales. Elle construit une opposition artificielle entre un équilibre vie professionnelle et vie privée et la recherche d’un revenu élevé, ce faux dilemme nous est ainsi imposé.

 

Bien que la notion de hustle culture se rapproche du travail compulsif, elle met davantage l’accent sur les pressions sociales subies par les travailleurs. Le travail compulsif se réfère aux désirs incontrôlables de travailler voire à une forme d’addiction. Dans le modèle néolibéral, la compétition constante entre travailleurs facilite le développement d’une telle culture. Le modèle néolibéral renvoie en effet à des doctrines politiques envisageant la société comme un marché où des individus entrepreneurs doivent valoriser leur capital où l’Etat n’intervient peu voire pas du tout. Le néolibéralisme promeut l’extension à toutes les sphères d’activité une compétition fondée sur le dogme de l’efficacité du marché et de la responsabilité individuelle. Le succès apparaît comme atteignable uniquement après de nombreuses années de travail inlassable. 


L’objectif de réussite professionnelle est recherché pour deux raisons principales :il s'agit d’abord du gain économique que le revenu lui apporte et ensuite du prestige associé à l’image d’un travailleur ambitieux. En découle l’émergence de la figure du ‘travailleur idéal’, un travailleur avec de longues heures de travail qui privilégie sa vie professionnelle à sa vie privée dans l’optique d’une performance optimale. Ce comportement inscrit dans la hustle culture sert à montrer son dévouement à son travail et sa réussite professionnelle. 


D’où vient cette injonction qui semble être intériorisée dans nos sociétés ? La culture du travail acharné trouve son origine principalement dans l’éthique protestante du travail, émergente au XVIe siècle. Les protestants européens défendaient une vision du travail laborieux et de la recherche du profit comme des vertus essentielles car elles étaient censées assurer un accès au Paradis. Cela est d’autant plus central que la foi protestante ne garantit pas un accès au Paradis à tous les croyants, uniquement à ceux considérés comme pieux. Dès lors, il s’agit de ‘mériter’ sa place au Paradis, ce qui passe notamment par le travail et une vie ascétique.


La hustle culture se transforme avec les réseaux sociaux. Ils offrent en effet une plateforme favorisant la construction d’une image soigneusement réfléchie de leur réussite professionnelle entre autres. Chacun sélectionne ce qu’il veut montrer de lui et surtout de sa réussite professionnelle. Du fait du caractère viral des contenus des réseaux sociaux, les jeunes voient se propager leur image de réussite à l’échelle mondiale. 


Source: Flickr, A sign on display at a WeWork office in New York
Source: Flickr, A sign on display at a WeWork office in New York

Toutefois, le culte de la performance professionnelle n’est pas sans danger. À long terme, travailler de longues heures cause des problèmes de santé avec un sentiment d’épuisement physique impactant la motivation et surtout la capacité à agir. De manière similaire, la qualité du sommeil s’en trouve dégradée. La pression que subissent les employés provoque de la nervosité, de l’agitation, des difficultés à se concentrer voire des crises de panique. Sur une longue période, cela peut augmenter les risques de trouble anxieux généralisé. Selon une analyse produite de Santé publique France, la souffrance psychique liée au travail concerne 5,9 % des femmes et 2,7 % des hommes en 2019, un chiffre doublé par rapport à 2007. Le burn-out touche d’après la même étude 0,7 % des femmes et 0,34 % des hommes. 


D’autres facteurs liés au lieu de travail peuvent également augmenter le stress et aggraver en conséquence l’anxiété. L'Institut national de la santé mentale considère que le stress au travail est la cause la plus importante de l'aggravation des troubles anxieux. Les emplois très stressants provoquent ainsi une inquiétude excessive, des crises de panique et de la nervosité qui ont un impact négatif sur les capacités cognitives des travailleurs. Plusieurs études ont montré que les travailleurs confrontés à un stress prolongé sont les plus susceptibles de souffrir de dépression clinique. L'épuisement professionnel ou la frustration sont souvent la conséquence initiale d'un stress non géré. Le manque de concentration, la fatigue cognitive et le détachement émotionnel par rapport aux tâches quotidiennes font partie des symptômes courants d'un stress non géré. Cet environnement est ainsi fortement influencé par des figures centrales de la vie des salariés comme le manager, les ressources humaines voire même la direction. C’est ainsi le cas de la tragique affaire France Telecom des années 2000. Les deux patrons de l’entreprise avaient demandé - dans le cadre de plans de restructuration - un départ théorique de 22 000 employés en les poussant à la démission par un ensemble de méthodes illégales dégradant leurs conditions de travail. Trente-cinq salariés avaient mis fin à leurs jours. Ce cas illustre ainsi comment les décisions managériales au sommet de l’entreprise peuvent se traduire en une forme de violence sur les corps et les esprits des salariés. Des pressions peuvent être exercées par le responsable des ressources humaines ou par le manager de manière moins extrême avec la volonté d'atteindre des objectifs chiffrés, une forme de surveillance des salariés ainsi qu’une charge de travail conséquente. 


C’est au vu de ces nombreuses problématiques que des mouvements anti-hustle culture émergent portés par les générations Z et Y (nées respectivement entre 1995 et 2010 et entre 1978 et 1994). Cela peut s’expliquer par l’entrée sur le marché du travail de la génération Z pendant la pandémie de Covid-19, une période marquée par un arrêt quasi total de l’économie amplifiant l’incertitude d’anxiété et de surmenage. Ils rejettent en bloc la glorification de l’hustle culture. Leur vision du travail va bien au-delà du gain financier car le travail va également être considéré comme un lieu d’épanouissement personnel. On assiste alors à l’émergence d’un nouvel état d’esprit placé sous le signe de l’émancipation par la recherche de la réussite, non plus professionnelle mais personnelle. 


L’opposition des nouvelles générations à l’hustle culture s’explique par divers facteurs. Premièrement, la génération Z est la génération la plus soutenue financièrement à ce jour, ce qui lui permet de poursuivre des carrières en lien avec leurs passions et leurs intérêts personnels. Ainsi, plus de 60%  des parents assistent financièrement de manière régulière les adultes de la génération Z entre autres sur les factures, les courses, le loyer ou les loisirs. De plus, la technologie est utilisée comme un outil au service de leur carrière professionnelle. Internet permet de s’informer sur de potentielles opportunités professionnelles, de multiplier les sources de revenus et de contacter des personnes partout dans le monde. Ils peuvent ainsi monétiser leurs compétences et leurs intérêts, notamment créatifs. Plus de 70% des travailleurs de la génération Z ont des revenus supplémentaires entre autres grâce à des applications monétisant les hobbies tels que Etsy. Le dernier facteur avancé par le chercheur Shaji George est celui des responsabilités financières différenciées de la génération Z dues aux prêts étudiants et à l’inflation retardant les projets. En effet, les prêts retardent les responsabilités financières avec les échéances de remboursement mensuelles souvent très étalées. L’inflation est également un facteur central car elle augmente le coût de la vie: avec un salaire équivalent, il faut désormais épargner plus longtemps pour acheter un logement par exemple.


Source: Flickr, Quitter
Source: Flickr, Quitter


De nouvelles pratiques anti hustle cultures se mettent en place parmis les nouvelles générations. Le ‘quiet quitting’ illustre cette nouvelle tendance. Le concept renvoie au fait de ne pas se porter volontaire pour réaliser des tâches supplémentaires sauf en cas de compensation financière ou d’évolution professionnelle significative. Ainsi une étude menée en 2023 par une agence de recrutement montre que plus d’un quart des travailleurs issus des générations Y et Z ont participé à cette démission silencieuse. Ces stratégies demeurent toutefois pratiquées par une minorité de travailleurs, ayant un capital économique important pour se le permettre. Pour beaucoup d'autres, quitter son emploi n’est pas une option, faute de ressources suffisantes.


Le ‘quiet quitting’ est l'incarnation de l’anti hustle culture car il privilégie le bien-être personnel à la productivité optimale, remettant en question la glorification d’un dévouement total au travail, conséquence de la recherche constante de la performance. Il s’agit d’un mouvement individuel non coordonné sans objectif commun contrairement aux organisations syndicales qui défendent des revendications collectives par des négociations, des grèves ou même la défense aux prud’hommes. Pour ceux qui en ont les moyens, l’objectif de cette pratique est d’épargner, d’investir rapidement pour atteindre l'indépendance financière dans l’optique de prendre une retraite anticipée. D’autres pratiques consistent entre autres à éviter volontairement des promotions aux postes de gestion ou de direction pour conserver un équilibre, leur santé mentale et une flexibilité relative. Mais cette quête d’autonomie ne reproduit-elle pas dans un sens les mêmes logiques qu’elle dit combattre ? 


La remise en question de la journée de travail de 9h à 17h et des visions rigides du professionnalisme dépasse le simple rejet d’une hustle culture nocive à long terme. Elle marque la redéfinition plus profonde du cadre professionnel mais surtout d’une reconfiguration des critères sociaux de la réussite, consacrant entre autres l’épanouissement personnel et la quasi sacralisation de la santé mentale.


Photo Source: Flickr, Culture Hustle Neon

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