
Selma Boufaroua
April 1, 2026
Tout le monde connaît les phrases toutes faites. On les répète comme si elles allaient de soi : « Civilisation contre barbarie », « Les Kurdes sont les pions des Occidentaux », « Les Arabes n’ont jamais accepté la modernité »… À force d’être répétées, ces formules finissent par s’imposer comme des évidences. On ne les vérifie plus, on les suppose. La question israélo-palestinienne n’échappe pas à ce mécanisme.
En fait, elle en est même le terrain privilégié.
Dans L’histoire occultée des Palestiniens, Sandrine Mansour-Mérien s’inscrit précisément dans cette démarche de remise en question. Publié dans un contexte d’assez fortes tensions autour du conflit, l’ouvrage propose un retour aux archives, et ce qu’il révèle fissure plusieurs idées largement admises sur la naissance d’Israël et la Nakba.
Ainsi, son travail s’apparente à une véritable entreprise de vérification, tant ces idées reçues se sont imposées de manière durable dans les discours médiatiques et politiques.
Les régimes arabes ont tout fait pour défendre les Palestiniens
Si les populations arabes manifestent massivement leur solidarité avec les Palestiniens, boycottent les produits israéliens et soutiennent les grèves, les gouvernements, eux, restent en retrait. L’historien et journaliste palestinien Aref al-Aref est catégorique : ils ont beaucoup parlé, mais peu agi. États nouvellement indépendants, ils privilégient les promesses occidentales d’avantages économiques. Le mufti de Syrie refuse d’armer les villageois palestiniens. La plupart s’engagent à ne pas intervenir tant que le mandat britannique n’est pas officiellement caduc, ce qui laisse aux sionistes le temps de conquérir du terrain.
Plus grave encore : l’armée transjordanienne, officiellement envoyée défendre les Palestiniens, est dirigée par des officiers britanniques dans le cadre d’un accord secret avec les sionistes. Cet accord prévoit que la Jordanie se contente de défendre la frontière du partage onusien, ce qui revient à l’accepter, puis annexe la partie arabe de la Palestine. L’Égypte, de son côté, adopte des lois interdisant l’emploi de réfugiés palestiniens, les cantonne dans des camps à Gaza et leur interdit tout retour après un départ. Le Liban refuse de conserver une population majoritairement musulmane qui déséquilibrerait son système confessionnel. La France, dans ses notes diplomatiques, constate qu’il ne reste guère que la Transjordanie et la Syrie pour accueillir les réfugiés.
Ainsi, le mythe des pays arabes comme défenseurs ultimes de la Palestine manque cruellement de nuance et omet que la solidarité populaire ne s’est pas toujours traduite en action étatique efficace.

La violence a commencé du côté arabe
Une idée largement dominante est que la violence a commencé du côté arabe, que les milices juives n’ont fait que se défendre. Plus radical encore, certains clament que le terrorisme est un phénomène exclusivement arabe dans ce conflit. Sandrine Mansour-Mérien explique que ces positions manichéennes ne sont ni vraies ni utiles dans l’analyse d’un conflit qui dure plus de 80 ans aujourd’hui.
En effet, la Haganah, créée en 1920 comme bras armé de l’Agence juive, voit émerger des scissions plus radicales. L’Irgoun, issu d’une rupture en 1936, mène des attaques terroristes dans des marchés arabes bondés, notamment à Haïfa en 1947.
Deux de ses membres, Begin et Shamir, deviendront respectivement Premier ministre en 1977 et ministre des Affaires étrangères en 1980. Le Lehi (Groupe Stern) va jusqu’à proposer une collaboration à l’Allemagne nazie, qui la refuse.
Le 28 décembre 1947, le Lehi et la Haganah tirent sur un café à Lifta, village de 2 500 habitants près de Jérusalem : 6 morts, 7 blessés. Ils attaquent également les voyageurs d’un bus et le village de Beit Safafa. Ces actions ne peuvent être qualifiées de défensives : aucun de ces habitants n’avait été hostile. Le massacre de Deir Yassin du 9 avril 1948, perpétré malgré un accord de non-agression avec les colonies juives voisines, reste le plus tristement célèbre. L’enquêteur britannique Richard Catling, mandaté par son gouvernement, confirme que des violences sexuelles ont été commises contre les femmes palestiniennes.
Les milices ne sont officiellement dissoutes que progressivement, après la proclamation de l'État d’Israël le 14 mai 1948. Leurs combattants sont intégrés dans Tsahal, la police, la diplomatie, pratique que l’on peut qualifier d’amnistie par l’intégration, effaçant les crimes en réintégrant leurs auteurs dans le système.
Le départ des Palestiniens : seulement une conséquence involontaire de la guerre ?
La Nakba n’est qu’un simple effet collatéral du conflit de 1947-1949 : la population, prise dans le chaos, a fui les combats et la guerre. Voilà le discours martelé à de multiples reprises pour expliquer les catastrophes de 1948 et la suite des événements. Certains historiens eux-mêmes reconnaissent l’existence d’expulsions tout en les présentant comme inévitables. Dans une interview accordée en 2004 au journal Haaretz, l’historien israélien Benny Morris affirme ainsi que, dans le contexte de 1948, il n’y avait parfois « pas d’autre choix » que de déplacer des populations.
Folke Bernadotte, diplomate suédois respecté pour avoir sauvé des détenus des camps nazis, est nommé médiateur de l’ONU au printemps 1948. Sur place, il est bouleversé par la condition des réfugiés palestiniens, qui sont en majorité des enfants, et demande l’aide internationale. Il constate le pillage systématique des biens palestiniens par les forces juives et estime qu’Israël est juridiquement responsable. Il obtient une trêve de trois mois, réclame le retour des réfugiés.
Les groupes sionistes rompent la trêve par de nouvelles attaques tout en se réarmant massivement : France, États-Unis, Tchécoslovaquie continuent leurs livraisons malgré l’interdiction. La « campagne des murmures » terrorise les villages : des soldats déguisés en Arabes, parlant parfaitement l’arabe, propagent des rumeurs de massacre imminent pour provoquer l’exode. À Acre, la Croix-Rouge soupçonne la Haganah d’avoir injecté des bactéries de la typhoïde.
Bernadotte est assassiné en septembre 1948 par des membres du Lehi, alors qu’il rentre de Syrie où il a présenté ses propositions. Ben Gourion arrête une cinquantaine de personnes, puis les gracie quelques mois plus tard. Plusieurs sont nommés à son gouvernement dès 1949.
L’assassin présumé meurt en Israël en 2009 sans jamais avoir été jugé. La plupart des travaux historiques citent le nom de Yehoshua Cohen, bien qu'il n'ait jamais reconnu officiellement l'assassinat de Bernadotte dans un cadre juridique.

Le nationalisme palestinien était exclusivement musulman
Contrairement aux tentatives de présenter le conflit comme interreligieux, les communautés chrétiennes palestiniennes se sont constamment solidarisées avec leurs concitoyens musulmans. En mars 1948, les représentants de toutes les Églises chrétiennes de Palestine (arménienne catholique, orthodoxe…) adressent une lettre aux consulats européens. Ils « dénoncent en termes non équivoques le projet de partage » et affirment que « la communauté arabe chrétienne de Palestine de toutes les dénominations est en complet accord tant en principe qu’en fait avec ses frères musulmans pour résister à toutes violations de leurs droits ».
Et ce n’est pas un épisode isolé. Après les armistices, l’archevêque grec catholique d’Amman lance un appel aux pays européens : « Devant de pareilles atrocités, devant des actes si inhumains qui se commettent au milieu du XXe siècle, prétendu siècle de la civilisation, et en temps prétendu de trêve, nous ne pouvons qu’élever hautement la voix. Il est nécessaire que la conscience humaine mette fin à de pareilles atrocités en Palestine. »
Ainsi, le conflit ne peut être réduit à une rivalité religieuse, et on ne peut en aucun cas affirmer que les chrétiens auraient été plus proches des puissances européennes et donc moins solidaires des musulmans palestiniens. Plus encore, une idée existe selon laquelle les chrétiens auraient vu dans le partage une forme de garantie contre une domination musulmane. En citant ces évènements, Sandrine Mansour-Mérien prouve le contraire : les chrétiens palestiniens ont justement pris position publiquement à de multiples reprises pour s’opposer au projet sioniste.

« Les Palestiniens ont soutenu Hitler »
Un récit persistant accuse les Palestiniens d’avoir soutenu Hitler. L’histoire nous montre très rapidement que cette affirmation est à la fois fausse et malhonnête.
Les ruraux palestiniens, qui représentent alors 80 % de la population, sont farouchement opposés à une politique qui est la cause indirecte de l’immigration juive, de l’achat des terres et de leur propre dépossession. Quant aux nationalistes arabes des villes, politisés et minoritaires, qui ont pu approcher l’Allemagne nazie, l’ont fait par opportunisme politique, selon la logique « les ennemis de mon ennemi sont mes amis ». Réduire la position du peuple palestinien à celle de son leader religieux relève du même sophisme que celui qui consisterait à faire du peuple français un soutien d’Hitler parce que Pétain a collaboré.
La France, pour sa part, s’engage activement contre les Arabes palestiniens en raison du soutien de ces derniers aux mouvements indépendantistes nord-africains. Elle forme des militaires israéliens sur son sol et leur fournit des armes.


En relisant l’histoire et en se confrontant aux archives, on se rend compte que beaucoup de récits répétés depuis des décennies simplifient énormément la réalité. Ces simplifications s'inscrivent en réalité dans un rapport de force politique et international. Un diplomate français constate en 1949 un sentiment partagé dans les sphères influentes israéliennes : « les puissances n’oseront pas, dans les circonstances actuelles, prendre des mesures véritablement efficaces pour ramener Israël au sens réel des forces ». Cette conviction, hélas, s’est révélée juste. Les archives et les témoignages existent bel et bien et sont conservés notamment à l’Institut d’études palestiniennes de Beyrouth. Soixante-quinze ans après la Nakba, le travail d’occultation que Sari Hanafi nomme « spaciocide », c’est-à-dire la volonté de détruire un peuple non seulement sur le plan physique mais aussi symbolique, n’a pas seulement concerné la terre palestinienne, mais aussi sa mémoire.
Le travail de Sandrine Mansour-Mérien est précieux pour déconstruire un certain nombre de contrevérités. Mais il met aussi en lumière les limites du fact-checking dans un contexte aussi politisé. Corriger, ça ne veut pas forcément dire convaincre. Dès lors, le livre ne peut pas, à lui seul, défaire des représentations répétées depuis des décennies.
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