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« It Must Be Heaven » ou quand l’absurde démonte les préjugés de l’altérité

By Zohra Riahi for Cinémentongraphe

October 31, 2023

Si l’on peut dire que le cinéma est l’art d’enregistrer des vues tirées de la réalité, c’est aussi et surtout celui d’exacerber ces images en leur donnant un sens plus saisissable par le public. Explosions, violence, suspense ou simplement paysages époustouflants : autant de moyens qui tentent de séduire un public en faisant valoir l’émotion, au détriment parfois d’un travail rigoureux d’authenticité. Dans cette continuité de pensée, je souhaite aborder le sujet de la représentation de l’Autre. Un sujet qui fait sensation, autant dans le cinéma dédié au « bourgeois Gaze » en France, comme vu dans « Le Brio » (2017), ou ce cinéma fait à l’étranger qui souhaite « exotiser » les salles françaises. Nous nous interrogerons alors sur la production de films « réalistes » commandés aux cinéastes provenant de l’étranger, et en particulier à ceux du Monde Arabe.


J’ai rencontré la notion de Néo-Orientalisme au cinéma pour la première fois au travers de l’article de Wissam Mouawad : « Petite réflexion sur le néo-orientalisme, Le cas Nadine Labaki » dans Les Cahiers De l’Orient. 


Sa thèse est la suivante : « Le néo-orientalisme est beaucoup plus dangereux, beaucoup plus sournois que l’orientalisme car de par sa structure même il tente de bloquer tout discours critiquant l’authenticité de l’œuvre en question. Il est commode de faire porter par un « artiste » autochtone (consentant) un discours exotique. Par là, tout le monde trouve son compte : l’Institution, qui réussit ainsi à insuffler un peu d’authenticité à l’objet de culture qu’elle veut promouvoir comme œuvre d’art ; le producteur, qui est certain d’amortir ses coûts en donnant à la fois l’impression de financer des auteurs ; le fabricant-réalisateur, promu au rang d’artiste (au sens fort) ; le grand public qui a l’impression d’avoir accès à des films d’arts à moindre frais (et à moindre effort intellectuel) ; le public des cinémas d’art et essai, toujours à la recherche de l’authentique, et qui confond souvent authenticité et exotisme… »


Ici il décrit la logique de l’offre et de la demande, qui selon lui aboutit forcément au commerce des clichés. Il questionne la façon dont les cinéastes adaptent leur histoire au public. Ainsi, financés par un acteur extérieur, les cinéastes doivent adapter leur histoire aux goûts du public occidental, qui auront la confirmation illusoire que cette œuvre est authentiquement orientale.


Si Wissam Mouawad analyse « Et Maintenant On Va Où? » (2017) de Nadine Labaki dans son article, j’ai choisi d’illustrer cette théorie avec le film de Elia Suleiman :  « It Must Be Heaven »  (2019).


Lors d’une rencontre avec une boite de production française, lorsqu’il est à Paris, Elia Suleiman se voit refuser une offre pour un film, car celui-ci est considéré comme « pas assez Palestinien ». Lui même palestinien voulant représenter la Palestine, comment un film peut ne pas être assez Palestinien?


Ma déduction personnelle est que ce sont les clichés habituels : la guerre, l’oppression, la souffrance, l’islamisme; un parti-pris qui servirait à essentialiser son pays. Un film du Moyen-Orient montré en France doit dénoncer. Elia Suleiman, refuse ce parti-pris facile, ou plutôt tente de représenter l’absurdité de ce concept en analysant la France et les Etat-Unis sous le même prisme. Son film montre ses voyages et impressions dans ces sociétés dans un triptyque de la Palestine, de Paris et finalement de New York. Non loin d’un film muet, qui laisse beaucoup de place à la contemplation, on observe avec la même ironie que celle que possède le personnage principal (joué par le réalisateur lui-même) qu’il n’y a pas forcément de lieu où il fait meilleur vivre. 


Si la Palestine connait son propre désordre absurde, avec ses tumultes quotidiennes comme le voisin du narrateur, voleur de citrons ; elle est aussi représentée comme un théâtre aux récits mystiques, dévoilés par une iconographie typique du pays que sont les cactus, les oliviers ou encore l’apparition énigmatique d’une femme dans la nature sauvage. Plus tard, à Paris, le protagoniste ne s’attend pas à voir que la ville est vide de ses habitants pendant le 14 juillet. Au lieu d’être un moment de fête et de vie pour la nation, ce n’est que le vain défilé de la majestuosité et de l’armement du pays. Dans les belles rues de la métropole, la seule présence est celle des tanks et des avions de chasse. Et lorsque le SAMU apporte un plateau repas gastronomique à une personne sans domicile fixe, on ne retient que l’irrationalité et l’idéalisme de la société. Après tout, que pourrait un SDF vouloir de plus? Finalement, à New York, les mères déambulent avec une poussette pendant qu’elles pratiquent la gymnastique synchronisée dans Central Park, car selon la logique capitaliste tout doit être rentabilisé et exploité. De même, tout le monde fait ses courses avec une mitraillette accrochée sous le bras, dans la totale normalisation de cette atmosphère d’anxiété omniprésente. Pourtant, malgré le dépaysement, où qu’il aille le narrateur rencontre la même présence de la police et des points de contrôle, comme chez lui.


Ce film ne tente pas de donner des réponses, il fait surtout émerger de nouvelles questions au spectateur. Selon moi, il souhaite montrer que l’exotisme renvoie au spectateur. La différence que l’on tente de projeter, contraste-t-elle nécessairement avec soi? Qu’y a-t-il de si étrange dans l’Autre?

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