
Eloïse Franzmann
March 15, 2026
En 1999, David Fincher livrait Fight Club, portrait d'une génération d'hommes désœuvrés, englués dans le consumérisme et en quête désespérée de sens. Vingt-cinq ans plus tard, le film n'a pas seulement acquis un statut culte, il est également devenu une sorte de texte sacré pour les communautés masculinistes en ligne. Dans les forums incels, Tyler Durden (Brad Pitt) est érigé en modèle de virilité à retrouver, et ses répliques sont scandées comme des mantras sur les réseaux sociaux.
Cette récupération idéologique d’un film se voulant pourtant critique est loin d’être un cas isolé. De Taxi Driver à Joker en passant par American Psycho, tout un pan du cinéma contemporain se voit revendiqué par des discours réactionnaires qui y cherchent une ‘vérité’ de la masculinité. Comment expliquer ce phénomène ? Pourquoi des œuvres souvent critiques envers la domination masculine deviennent-elles des étendards pour ceux qui prétendent restaurer un ordre viril menacé ?Pour comprendre ce détournement, il faut d'abord saisir le rôle historique du cinéma dans la construction des modèles masculins. Depuis ses débuts, le septième art a fixé des archétypes virils puissants : du héros solitaire du western au justicier urbain, en passant par les guerriers hypertrophiés des blockbusters des années 1980. Steve Neale, dans « La masculinité comme spectacle », analyse comment le cinéma dominant met en scène le corps masculin comme un objet de fascination, d'autorité et de toute-puissance. Les personnages interprétés par Clint Eastwood, dans la trilogie des films de Sergio Leone Pour une poignée de dollars (1964), Et pour quelques dollars de plus (1965) et Le Bon, la Brute et le Truand (1966), incarnent une masculinité caractérisée par la retenue émotionnelle, le silence et une autorité. Le spectateur masculin est invité à s'identifier à ces figures dans un rapport narcissique à l'image.
Cette construction de cette représentation spécifique de la masculinité a été théorisée par Raewyn Connell à travers le concept de masculinité hégémonique. Modèle culturellement dominant, il s’agit selon ses mots de « la configuration des pratiques de genre visant à assurer la perpétuation du patriarcat et la domination des hommes sur les femmes». Or, ce modèle n'est pas une essence immuable, mais bien une organisation sociale traversée de tensions. Le cinéma sert justement, de manière voulue ou non, de vecteur de cet idéal de la masculinité hégémonique. Les personnages cultes – Travis Bickle, Patrick Bateman, Tyler Durden ou Arthur Fleck – deviennent des modèles identificatoires précisément parce qu'ils incarnent, sous une forme exacerbée, cet idéal viril, même quand le film en propose une critique.
Cette distance entre l'idéal projeté et la réalité vécue crée inévitablement un sentiment de manque. Pierre Bourdieu analysait à ce titre que « Tout concourt à faire le l’idéal de l’impossible virilité le principe d’une immense vulnérabilité ». Judith Butler, dans Trouble dans le genre, éclaire ce mécanisme : « l'échec répété à s'identifier pleinement et sans incohérence à ces positions révèle que l'hétérosexualité est non seulement une loi obligatoire, mais aussi une comédie inévitable.» Autrement dit, la performance du genre est structurellement vouée à l'incomplétude. Cette impossibilité même alimente le ressentiment et la quête identitaire des hommes qui se sentent en décalage avec ces modèles.
Le terme anglo-saxon de male grievance désigne l’idée que certains hommes se perçoivent comme des victimes d’injustices liées à leur genre et transforment ce ressenti en motif de plainte, de colère voire de revendications collectives. Cette notion permet d’analyser les films centrés sur la frustration masculine, la perte de repères et le ressentiment face à la société moderne. Fight Club en est l'exemple paradigmatique, mais on peut y rattacher Taxi Driver (1976), American Psycho (2000), Joker (2019), ou encore The Wolf of Wall Street (2013). Ces œuvres partagent plusieurs caractéristiques qui les rendent vulnérables à la récupération idéologique. De fait, on peut tout d’abord y observer un protagoniste masculin charismatique mais instable, dont la rage semble trouver sa légitimité dans un environnement social aliénant. On y trouve également une critique implicite ou non, rarement moralisatrice, qui laisse parfois place à l'ambiguïté. Enfin, une esthétique de la violence, est un élément qui revient lui aussi fréquemment.
L'appropriation de Fight Club par les masculinistes est exemplaire à plus d'un titre. Le film de David Fincher dépeint l'histoire d’Edward Norton, employé insomniaque, qui trouve une échappatoire dans la création d'un club de combat avec l'énigmatique Tyler Durden. La révélation finale – Tyler n'est qu'une projection du narrateur – transforme le récit en exploration clinique du dédoublement de personnalité. Or, un bon nombre de fans – ceux qui se tournent vers le film pour affirmer leur colère – manquent le retournement final. Chuck Palahniuk, auteur du roman original, a lui-même admis que le message a été largement mal compris : ce qui compte n'est pas tant la philosophie de Tyler que le sentiment d'appartenance qu'elle procure à des hommes en perte de repères. Les communautés masculinistes opèrent une lecture sélective du film. Tyler Durden est célébré comme un seigneur et sauveur, un idéal à imiter, pour certains jusqu'à se faire cicatriser la main comme lui. Sa réplique « Nous sommes une génération d'hommes élevés par des femmes » est brandie comme une évidence sociologique . Pourtant, la manosphère ajoute un élément crucial et misogyne que le film ne contient pas : les femmes sont à blâmer, et il faut les remettre à leur place pour résoudre le problème. Là où Fight Club critique la société consumériste et l'aliénation dans le capitalisme tardif, les masculinistes transforment cette critique en guerre des sexes.
Cette logique de réappropriation concerne aussi d'autres films. Matrix (1999) des sœurs Wachowski a vu sa métaphore centrale – la pilule rouge qui ouvre les yeux sur la réalité – inversée par les masculinistes. Dans le film, le choix de Neo symbolise sa prise de conscience que sa réalité n'est qu'une fiction et son désir de s'éveiller au monde réel. Dans le discours masculiniste, “prendre la pilule rouge” signifie prendre conscience de la supposée domination féminine et de l'oppression des hommes par le féminisme.
Après ces quelques explications, on pourrait se demander si un tel détournement pourrait se produire avec le nouveau film de Joshua Safdie, sorti en salle en février 2026, Marty Supreme. Alors que le film s’inspire de l’histoire de Marty Reisman, figure majeure du tennis de table américain, il repose sur un personnage qui possède, à première vue, toutes les caractéristiques d’un futur totem masculiniste. Animé par une ambition folle, Marty Mauser est incapable d’envisager l’échec et est convaincu que la réussite lui est due. Ces relations amoureuses sont elles aussi subordonnées à son objectif premier : le tennis de table. Marty Supreme et ses aspirations dominent sa vie et ceux qui l’entourent. Après un visionnage du film, réduire l'œuvre de Joshua Safdie à une célébration de la toxicité masculine peut être considéré une grave erreur : le personnage de Marty Mauser provoque de l’antipathie chez le spectateur et son ambition est davantage présentée comme pathologique que comme admirable. Lors d’une scène, Marty accepte d’être fessé en public par un riche industriel ; cet épisode montre jusqu’où le protagoniste est prêt à s’humilier et on s’éloigne ainsi de l’image de toute-puissance et d’autorité.
Pour autant, sur les réseaux sociaux et forums de discussion en ligne, l’ambiguïté persiste ; alors que certains admirent la satire proposée par Sadie, d'autres admirent le protagoniste lui-même et y voient un modèle de réussite.
Face à l’ambiguïté des réceptions de ces œuvres, faut-il accuser les cinéastes ? David Fincher, réalisateur de Fight Club, déclarait que ce n'était pas de son ressort si les spectateurs ne comprennent pas que Tyler Durden a une influence profondément négative sur son entourage et sa propre vie. Si l'œuvre d'art n'a pas à contrôler ses interprétations, le sociologue Yves Laberge considère que la production cinématographique américaine préfère justement conserver l’ambiguïté, dans le but stratégique de plaire au plus grand nombre. En considérant que l’industrie du cinéma américain vise principalement à réaliser du profit, il affirme que « l'industrie du cinéma résiste à l'idée de prendre parti à l'intérieur de ses films afin d'éviter le risque de diviser un auditoire, que l'on cherche par tous les moyens à séduire, à décupler, à ménager, à préserver.». L'œuvre serait donc un espace neutre laissé à disposition du public, révélant davantage les idéaux de la société civile que ceux du cinéaste lui-même.
Photo Source: William Martins, Flickr
