
Selma Boufaroua
June 3, 2026
Je viens d’un pays, d’un fort lointain pays où les chameaux des caravanes flânent Où ils vous tranchent l’oreille s’ils n’aiment pas votre tête,
Oui, c’est barbare, mais c’est chez moi !
Le 25 novembre 1992, aux États-Unis, environ 1,5 million de personnes quittent leurs domiciles un jour de week-end pour se rendre au cinéma le plus proche. Et pour cause : c’est la première diffusion du film Aladdin, production tant attendue du groupe Disney. Une histoire d’amour entre un voleur pauvre surnommé « Diamant brut » pour son cœur en or, et une princesse prisonnière de son statut, qui rêve de se rebeller contre les traditions… Quoi de mieux pour faire rêver les amateurs d’amour impossible ?
Le public s’installe, les lumières s’éteignent, et l’écran s’allume. Une douce mélodie se fait entendre : on reconnaît d’abord la basse électrique, puis la conga, cet instrument afro-cubain qui revient en boucle. La même phrase rythmique se répète encore et encore, créant une base hypnotique en arrière-plan. Derrière ce pattern rythmique, le spectateur aperçoit un désert vaste, tandis qu’une mélodie – que Nasser Al-Taee comparera au balancement régulier des caravanes de chameaux – s’élève. Sur ces treize premières secondes viennent s’ajouter des appoggiatures ainsi qu’une gamme musicale inspirée du maqam ou du genre Hijaz. Très vite, toute intuition se confirme : un colporteur enjoué entre en scène, chantant de vive voix : « Oh, amenez vos tapis volants ! »
Bienvenue en Arabland, cet Orient mystique, désertique et oisif, où nomades et marchands criant dans les rues sont monnaie courante. Un Orient qui suscite les passions depuis des siècles, objet de fantasmes, d’images et de clichés. Dès 1992, ce monde attire déjà toute l’attention : la Guerre du Golfe est devenue le premier grand événement international suivi par un public planétaire. La course à l’audimat pousse les journalistes à chercher la meilleure image, celle qui fera le plus sensation, à l’instar de la célèbre photo de La Petite Fille au napalm.
Cette stratégie fonctionne : à la fin du XXᵉ siècle, la domination de la société par la culture visuelle et l’écran conduit des chercheurs comme Pierre Robert Baduel à parler de « civilisation des images ». Pour comprendre le monde, les populations se tournent vers la télévision : 68 % des Français passent plus de temps devant l’écran, et aux États Unis, l’audience des journaux télévisés explose.
Hollywood l’a bien compris : c’eût été une erreur commerciale que d’ignorer cet engouement pour le Moyen-Orient. Le studio renouvelle ainsi ses idées de production pour coller à la tendance du moment : La Momie (1999), Gladiator (2000), Hidalgo (2004)… et tant d’autres encore. On aurait pu imaginer qu’en ces temps de conflits, ces œuvres cherchent à dépeindre la culture, la langue ou les modes de vie arabes de manière à pacifier les relations tendues entre la région et les pays occidentaux. En somme, à arranger les pots cassés, ou du moins à participer à un mouvement d’accalmie entre les peuples malgré l’agitation grandissante.
Pourtant, après avoir examiné mille films, des débuts hollywoodiens aux plus récents, l’ancien journaliste américain Jack Shaheen en a conclu que « les Arabes forment le groupe ethnique le plus dénigré de toute l’histoire d’Hollywood. Dans tous les aspects de notre culture, l’Arabe tient le rôle du bandit. C’est un fait, il n’y a aucune exception. »
Ainsi, dans Aladdin, au-delà des signaux musicaux, que Jean-Pierre Bartoli définit comme les éléments sonores évoquant automatiquement quelque chose de non musical, on retrouve une distribution racisée des rôles, aussi bien dans les films que dans les dessins animés. C’est d’ailleurs ainsi qu’Adrien Malemprez, doctorant à l’Université de Liège, introduit son mémoire La représentation musicale du monde arabe à travers les bandes originales hollywoodiennes. Il relève plusieurs phénomènes intéressants : la bande musicale vue plus haut, teintée d’ornements exotiques rappelant le mysticisme du monde arabe, n’apparaît que lorsque des personnages arabes sont à l’écran.
Et ces personnages sont systématiquement dépeints négativement : Jafar, le manipulateur sadique et violent, sans clémence envers les animaux ou ses serviteurs, ou encore les habitants d’Agrabah, à l’accent marqué et aux traditions oppressives. Jasmine et Aladdin, eux, sont – à l’image de l’Occident – évolué et respectueux des droits humains : ils se préoccupent tous deux des animaux, se soulèvent contre le régime répressif de la cité et contre le mariage imposé à Jasmine. Quant au Génie, il incarne, selon Alan Nadel, l’allégorie des États-Unis salvateurs, venus au secours de l’Arabe opprimé.
De plus, la musique d’arrière-plan associée à ces personnages n’a rien à voir avec celle des autres : elle s’inspire du jazz de Harlem, berceau du jazz américain. Les scènes stéréotypées, elles, ne manquent pas. Dans l’une d’elles, un marchand arabe menace Jasmine de lui couper la main si elle refuse de payer la pomme qu’elle a eu le malheur d’offrir à un petit garçon pauvre. Le professeur américain Walter Denny souligne d’ailleurs que « les trois ou quatre premières minutes du dessin animé Aladdin de Disney sont, en substance, très problématiques. Elles véhiculent une image extrêmement fausse et stéréotypée du monde islamique.»
Mais Aladdin est loin d’être le seul à porter cette responsabilité. Bien avant lui, une multitude de films ont représenté le monde arabe de manière stéréotypée, avec des images si répétitives qu’elles finissent par s’inscrire dans l’imaginaire collectif. Comme l’indique le titre du documentaire de Jack Shaheen, Hollywood et les Arabes : comment Hollywood avilit un peuple, on devine sans peine les rôles auxquels la communauté est systématiquement cantonnée, et dont on efface par ailleurs toute diversité.
D’abord, les Arabes sont souvent dépeints comme des obsédés sexuels, fascinés par la belle Américaine blonde aux yeux bleus, qui leur échappe toujours. Dans le film d’action Cannonball Run II (1981), un homme arabe vêtu d’un thawb et d’un ghutra ne peut s’empêcher, en voyant le décolleté d’une serveuse américaine, de lui lancer d’un ton lascif : « N’avez-vous jamais pensé à rejoindre un harem ? ». Encore une fois, le fameux harem : espace familial intime réservé aux femmes, loin du regard des hommes étrangers, mais transformé par les voyageurs européens du XIXe siècle en lieu fantasmé d’érotisme, de désir et de domination masculine.
La figure de la femme occidentale aux mains du grand méchant Arabe est d’ailleurs centrale : elle revient sans cesse lorsqu’un protagoniste doit enlever ou séquestrer l’une d’entre elles pour assouvir ses désirs. Jamais plus jamais (1983), Sahara (1983), Le Diamant du Nil (1985) ou encore Protocole (1984) ne font que rejouer le même schéma, encore et encore.
Dans les années 1980 et 1990, Hollywood s’est en effet aligné sur les politiques de Washington : selon l’ancien chef de cabinet de la Maison-Blanche Jack Valenti, ils partagent le « même code génétique ». Après la création de l’État d’Israël en 1948 et le soutien massif des États-Unis à ce projet, l’image du Palestinien dans les films devient caricaturale, dévalorisée, et réduite à celle du « terroriste ». Aucune mention n’est faite de la souffrance palestinienne ni de celle causée par l’occupation, à l’inverse, le peuple israélien bénéficie d’un traitement bien plus empathique.
Dans La Mort avant le déshonneur (1987), un militaire américain est envoyé au Moyen Orient pour former une armée locale. Il finit par désobéir aux ordres afin de sauver des otages attaqués par des terroristes arabes. Dans une scène marquante, un homme palestinien massacre une famille israélienne attablée, kidnappe et torture des Américains, brûle leur drapeau et fait exploser une ambassade américaine lors d’un attentat-suicide.
Dans certains films, les dialogues ressemblent davantage à des tribunes politiques qu’à des récits historiques neutres. L’Ombre d’un géant (1966) en est un exemple frappant : le film retrace la création de l’État d’Israël à travers le destin du colonel Mickey Marcus, vétéran de la Seconde Guerre mondiale recruté par les sionistes pour organiser une défense face aux pays arabes. Dans une scène emblématique, le colonel déclare avec ferveur : « Il y a un pays entouré de cinq pays arabes qui ne désirent que le rejeter à la Méditerranée. Sans fusils, sans chars, sans amis, sans rien ! Ce peuple combat avec ses mains nues pour un morceau de désert. ». Évidemment, il finit par se sacrifier héroïquement (d’où le titre L’Ombre d’un géant, puisqu’il laisse “l’ombre” de son courage derrière lui). Les Arabes, eux, restent des obstacles, jamais des personnages ; les Américains et les Israéliens incarnent la civilisation et la liberté.
Ainsi, les travaux de nombreux chercheurs sur la représentation du monde arabe dans les productions cinématographiques, en particulier celles d’Hollywood, qui demeure le centre le plus influent du cinéma mondial, démontrent que le groupe ne se contente pas de produire des films : il produit une vision du monde. Parmi les mille films analysés par Shaheen, seulement douze dépeignent le monde arabe de manière positive, cinquante-deux de manière neutre, et neuf cent trente-six de manière négative.
Et les stéréotypes ne s’arrêtent pas au cinéma : ils s’étendent à la musique populaire, aux jeux vidéo, aux livres, aux dessins animés. Dans le clip Bodak Yellow de Cardi B, le monde arabe est encore réduit à un vaste désert où la chanteuse, couverte, traverse la contrée à dos de chameau. Les jeux de tir contemporains en sont un autre exemple : Modern Warfare 2 fait tirer les joueurs sur des insurgés en Afghanistan, tandis que Battlefield 2 et Battlefield 3 plongent dans des combats contre des Iraniens en Irak. La liste est longue, mais le constat est clair : la plupart des Arabes et des musulmans y apparaissent comme des extrémistes religieux, ou charismatiques, mais toujours dangereux.
Pour la professeure américaine Muniba Saleem, les personnes jouant à des jeux dépeignant les Arabes ou musulmans de manière péjorative sont plus enclines à les associer aux stéréotypes terroristes. Dans les années 2000, l’industrie du jeu vidéo et l’armée américaine se rapprochent, soit pour recruter (America’s Army, 2002), soit pour justifier la « guerre contre la terreur » (Kuma/War, 2004). Des jeux qui, selon William Audureau, jouent le même rôle que le cinéma des années 1940, « celui d’un instrument de propagande ». La figure de l’Arabe terroriste devient dès lors « l’ennemi autorisé ».
Bien qu’apocryphe, la célèbre citation attribuée à Voltaire « Mentez, mentez, il en restera toujours quelque chose », continue de circuler depuis près de trois siècles comme une référence familière. Dans ce contexte, répéter les mêmes images, les mêmes clichés, les mêmes stéréotypes forment un imaginaire collectif qui devient
normatif. Dennis Rice le dit : « Pour parler au monde entier, le nouvel Hollywood, tellement mondialisé, doit faire des films universels ». Il semble qu’au final, à défaut de « parler » à cette partie du monde, Hollywood n’a rendu universelle que sa propre vision stéréotypée du monde arabe.
Photo source: HarshLight, flickr
