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L’Expansion de l’Art Engagé en Algérie

By Raja Madani

April 29, 2022

“C’est pourquoi il faut que les artistes, les écrivains et les savants, qui ont en dépôt certains des acquis les plus rares de l’histoire humaine, apprennent à se servir contre l’État de la liberté que leur assure l’État” - Pierre Bourdieu

À l’occasion de la Semaine des Arts ayant récemment eue lieu à Sciences Po, cet article s’intéresse à l’utilisation de l’art comme moyen d’engagement politique, en prenant pour angle d’étude la place prépondérante occupée par l’art engagé en Algérie, dans la quête de liberté et dans la manifestation des espoirs.

Trois ans maintenant. En un vendredi ensoleillé de la fin du mois de février 2019, la jeunesse algérienne avait gagné les rues des villes principales du pays pour protester contre l’éternelle reproduction d’un système politique qui l’étouffe. Ce moment de symbiose qui a progressivement réuni les multiples spécificités de la population a donné lieu , par sa répétition chaque mardi et vendredi, à celle que l’on qualifie aujourd’hui de « révolution du sourire », ou autrement dit: de Hirak. La population algérienne, encore très marquée par la violence extrême qui l’a touchée au plus près lors de l’épisode de la décennie noire des années 90, a dû s’armer d’outils lui permettant de faire circuler en puissance ses revendications, tout en plaçant la paix en véritable maître mot du mouvement. L’art est alors apparu comme le moyen de combiner ces objectifs.


L’art et la dénonciation, des éléments qui s’auto-génèrent

Paroles extraites du chant de supporters, devenu chant de manifestants algériens, lui-même inspiré de la chanson de lutte des ouvrières des rizières de la Vallée du Pô Bella ciao:

« La Casa Del Mouradia », Ouled El Bahja.



نقولوا جازت، حشاوهانلا بالعشرية »

« Le premier {mandat}, on dira qu’il est passé. Ils nous ont eu avec la décennie {noire}

فالثانية الحكاية بانت "La Casa Del Mouradia »

Au deuxième, l’histoire est devenue claire, La Casa d’El Mouradia {= commune à Alger}

فالثالثة البلاد شيانت مالمصالح الشخصية

Au troisième, le pays s’est amaigri. À cause des intérêts personnels

« فالرابعة البوبية ماتت، ومازالت القضية

Au quatrième, la poupée est morte… Mais l’affaire suit son cours ».


Via le mouvement de protestation du Hirak sont nés au sein de la société algérienne des artistes qui ont su puiser dans leur inspiration de quoi servir la cause de la dénonciation. Le mouvement s’est présenté pour chaque algérienne et chaque algérien comme une véritable occasion de développer une fibre artistique jusque-là peu encouragée. C’est par exemple le cas de Liasmine Fodil, habitante de la ville de Tizi Ouzou, qui a vu dans le mouvement du Hirak l’occasion de se reconvertir en photographe, afin d’être d’une utilité à la communauté des insurgés. Elle expliquait il y a quelques mois son choix au média Web Arts Résistances par un devoir d’information et de mémoire envers les futures générations : « Je sentais que c’était urgent de dire que ça se passait partout et pas seulement dans la capitale. {…} Dans quelques années nos photos seront des archives, elles montreront comment des citoyens anonymes se sont mobilisés ». Parmi les talents méconnus révélés par le Hirak, on retrouve également Mohamed Kechacha, chanteur de chaâbi: un genre musical algérois. Ce dernier s’est fait connaître par son vidéo-clip intitulé 1000 milliards, en référence aux rentes pétrolières du pays. Enfin, et surtout, la foule en elle-même a constitué un corps d’artistes à l’unicité foisonnante. Par la création de chants et de slogans, de pancartes, de danses, ou encore de peintures : de semaine en semaine, l’expression artistique a su se développer au fur et à mesure que le mouvement évoluait.

En parallèle à ce foisonnement de nouvelles voix artistiques du Hirak, des artistes algériens affirmés de plus longue date ont su faire de leur art un instrument en faveur de la lutte pour la liberté et la démocratie en Algérie. C’est ainsi qu’en 2019, dans son célèbre titre intitulé « Liberté », le rappeur Soolking chantait le ras-le-bol des algériens envers le caractère sans issue de leur système politique. Il a fait de son morceau une véritable ode à la liberté, à laquelle il aspire pour l’Algérie. Mais impossible d’évoquer la combinaison du mouvement de contestation du Hirak avec l’art sans avoir une pensée particulière pour les caricaturistes. Sous le ton de l’humour, ces derniers ne manquent jamais d’exposer leur point de vue et de partager avec les Algériens des dessins de presse toujours plus engagés. De cette manière, des dessinateurs de presse comme Le Hic, Nime, Dilem ou encore Slim, en n’ayant de cesse de mêler art, humour, et conscience politique, se sont érigés en véritables symboles d’une autodérision voilant à peine un sens profond.



Un phénomène enraciné

Bien qu’il ait connu un essoufflement particulièrement important avec l’épisode sanglant de la décennie noire, il serait erroné de croire que l’art engagé était inexistant avant sa montée en puissance au moment du Hirak. On a en effet tendance à oublier que ce dernier a joué un rôle considérable dans la construction et la consolidation de l’identité nationale algérienne dans la période 1952-1970. Face à ce constat, l’historienne Anissa Bouayed, dans son ouvrage L’art et l’Algérie insurgée. Les traces de l’épreuve : 1954-1962, s’est donné pour mission de traiter la Guerre d’Algérie à partir des productions artistiques de peintres internationaux et algériens. De Issiakhem, à Khadda tout en passant par Fares, l’autrice de ce livre d’art particulièrement novateur tend à expliquer que «l’’œuvre est sans doute au-delà de toute catégorie englobante. Elle rend compte dans un condensé fulgurant, des positions critiques majeures contre la guerre, et des aspirations à la liberté, à la fois en dénonçant la torture dans plusieurs tableaux et en représentant les manifestations algériennes ».


Une menace de censure qui demeure

Le 16 décembre 2019, l’artiste bédéiste Nime a été condamné à un an d’emprisonnement pour ses dessins politiques. Le 10 août 2020, c’est le journaliste et activiste Khaled Drareni qui a été condamné à trois années de prison ferme pour des activités liées à son métier. Plus récemment, le 4 janvier 2021, le jeune artiste Walid Kechida a été à son tour condamné à trois ans de prison ferme. Pas plus tard que dans son rapport annuel 2021-2022, l’organisation de défense des droits de l’Homme Amnesty International dénonçait l’arrestation et la détention de « centaines de militants politiques et de la société civile, ainsi que des journalistes, simplement parce qu’ils avaient exprimé leur opinion ou fait leur travail ». La liberté d’expression se voit alors particulièrement menacée en Algérie ces dernières années et les artistes n’en sont pas moins épargnés. Aujourd’hui encore, l’art, parce qu’il est un instrument de contestation pacifique qui revêt une efficacité prouvée, est un objet soumis à une menace de musèlement que la population algérienne n’a de cesse de défier.

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