
By Maria Azadian
April 29, 2022
“Car il ne s'agit plus de créer une belle oeuvre, mais de créer la plus belle des œvres et que sa
puissance secrète rayonne avec une douceur pareille aux rages dévastatrices d'un explosif (...)
Toutes les courbes doivent être des arcs qui tirent directement leurs flèches dans le cœur."
-Jean Cocteau
Tout a commencé quand une enseignante d’arts de mon école s’est débarrassée d’un vieux tas de cartes postales. Ayant commencé ma collection depuis quelques semaines seulement , cette pile de supposés détritus m’a attirée. J’en ai piqué deux ou trois, un peu au hasard. L’une des cartes postales représentait l’affiche du Testament d’Orphée: le dernier film du réalisateur Jean Cocteau.
Je l’admets, celle-ci est restée affichée sur mon mur pendant quelques mois, sans que j’y pense réellement. Ceci, jusqu’à un fameux jour l’an dernier où j’ai pris la décision que ma quarantaine passée à visionner The Office pour la onzième fois m’ennuyait un peu trop. J’ai jeté un autre coup d'œil à ma carte postale, et j’ai tapé les mots “Jean Cocteau Orphée” sur le clavier de mon portable.
Depuis, comme j'ai eu la chance de m'installer sur la Côte d'Azur, je tiens à visiter ses traces dans la région où il a passé la dernière partie de sa vie. La visite de la Chapelle Saint-Pierre est une étape essentielle pour mener à bien cette mission.
Mais qui est Jean Cocteau?
Pour commencer, il faut dresser un portrait de Jean Cocteau. Un homme de haute moyenne classe qui a perdu son père par lesuicide, homosexuel dans une societé qui ne l’acceptait pas mais également apolitique pendant une periode où il ne fallait peut-être pas l’être: Cocteau est un personnage compliqué.
L'artiste publie son premier recueil de poèmes, La Lampe d’Aladdin, inspiré des Mille et Une Nuits, à l’âge de 20 ans. Au début de sa carrière, il se lie d'amitié et participe à la création des Six, un groupe musical néoclassique d'avant-garde. Cocteau et les six musiciens se font connaître pour passer de nombreuses soirées au cabaret-bar parisien Le Boeuf sur le Toit.
Cocteau devient un artiste extrêmement prolifique. Dans ses livres, films, et pièces de théâtre, son style néo-classique le démarque et le révèle comme anti-moderniste. Un thème récurrent dans ses œuvres reste l’intersection entre le désir et le pouvoir, surtout à travers ses représentations de l'homme "idéal", “héroïque” – des représentations naïves – qui font écho à l’art grec classique antique.
Il passe également du temps au Moyen-Orient. Sa tournée de trois mois, de mars à mai 1949, pour la représentation de plusieurs de ses pièces l'amène, entre autres, à Beyrouth et en Égypte. Il documente son voyage dans un journal, qu'il publie plus tard sous le titre de Maalesh.
Sa trilogie Orphique, composée de Le Sang d’un poète (1930), Orphée (1950) et Le Testament d’Orphée (1960), qui met en vedette Jean Marais, constitue une merveille du cinéma avant-garde du vingtième siècle. Un mélange magistral du mythe et de la réalité au point que l'un ne se distingue pas de l'autre, une étude de la logique du rêve, alliés à une esthétique irréprochable font de ceux-ci des classiques du film français.
Cocteau est décédé le 11 octobre 1963 dans son château à Milly-la-Forêt, quelques heures après avoir appris la mort de son amie proche, Édith Piaf. Il est enterré sous la Chapelle Saint-Blaise dans cette même ville.
Jean Cocteau à Villefranche-sur-Mer
Cocteau a séjourné plusieurs fois à l’hôtel Welcome, à Villefranche-sur-Mer. Son ami Albert Lorent, délégué au tourisme de la ville, l’invite d’abord à exposer une œuvre à l’entrée de la chapelle. Pour ceci, Cocteau dessine un visage en face de la fameuse rue Obscure. Suite au grand succès de ce dessin, Lorent lui offre la chance de décorer la Chapelle Saint-Pierre, qui deviendra par la suite l’une de ses œuvres les plus remarquables pendant ses années sur la Côte d’Azur. Il repeint cette ancienne chapelle de pêcheurs datant de la fin du 16ème siècle en 1957, alors qu’elle était encore utilisée comme remise à filets. Aujourd’hui, à moins d’une dizaine de minutes de marche de la station de train de Villefranche-sur-Mer, elle représente un des plus grands chefs-d'œuvre de la Côte d’Azur.
Bien que l’entrée soit quelque peu coûteuse – trois euros pour une visite qui dure à peu près une vingtaine de minutes – soyez rassuré ! Celle-ci en vaut réellement la peine. Malheureusement, vous ne serez pas autorisé à photographier l'intérieur de la chapelle. Par contre, dès l'instant où vous poserez les pieds à l'intérieur, vous serez transporté dans une réalité autre et lointaine, séparé de la rue animée seulement par un mur d’une épaisseur de quinze centimètres.
Les yeux dorés et présents à chaque côté de la porte sont répliqués sur deux chandeliers sur l’autel, se trouvant eux-mêmes à chaque côté d’une statuette d’un oiseau en envol. Ils vous donnent l'impression d'être observé pendant que vous vous promenez dans la chapelle. Ils vous tiennent responsable des endroits où vous choisissez de vous arrêter, de ceux que vous choisissez d'examiner plus en détail comme ceux que vous manquez.
Les murs sont décorés de fresques représentant des scènes de la vie méditerranéenne et de l’apôtre Saint Pierre. Le plafond, quant à lui, est recouvert de représentations hypnotisantes d'anges. Les couleurs douces et les lignes peu définies des fresques sont intentionnelles, pour donner l'impression d'être dans un paradis nuageux, brumeux - comme dans un rêve. Le style de Cocteau est simple, presque naïf - représentatif de la mentalité de l’artiste. Cependant, il reste évocateur et puissant.
Jean Cocteau est inextricable de l’héritage artistique de la Côte d’Azur. Après un brunch dans un des petits restaurants sur le bord de mer, la chapelle Saint-Pierre est un incontournable de toute visite à Villefranche-sur-mer.
