top of page

Le True crime: quand l’horreur devient divertissement

Elsa Uzan

February 23, 2026

Imaginez regarder les aventures de meurtres comme ceux de Jeffrey Dahmer ou l’affaire des frères Menendez. C’est ce que propose la série Netflix Monsters qui, malgré les polémiques, a tout de même enregistré 12,3 millions de vues lors des quatre premiers jours du lancement de la deuxième saison. 


Cette série relève du genre des documentaires true crime même si la série reste très largement romancée. Ces programmes sont des reportages sur des affaires réelles de meurtres,  ou de manière plus générale, d'événements violents et traumatisants. Ces œuvres adoptent un format documentaire et un style d'investigation, en présentant des récits de ces crimes et de leurs conséquences. La criminalité apparaît dans ce contexte selon l’historien Daniel LaChance et le professeur de justice pénale Paul Kaplan comme « à la fois comme très proche et assez étrangère, une menace perpétuelle pour la vie quotidienne, mais extrêmement lointaine dans son origine et ses motivations, à la fois banale et exotique dans le milieu où elle se déroule. » Pourtant l'intérêt pour les crimes n'est pas un phénomène nouveau. En effet, les premiers récits criminels circulaient dès le XVIe siècle en Europe sous la forme de brochures de comptes rendus de crimes et d'exécutions. 


Le genre est caractérisé par un style sensationnaliste, présentant les informations policières à travers des détails mentionnés afin d’effrayer et de choquer le public. Les narrateurs décrivent de manière extensive la violence en mettant l'accent sur les détails techniques de la scène du crime, grâce à des explications d'experts. Ce genre hybride mêle des aspects de l'actualité, avec des instruments et des objectifs  de divertissement. Les émotions des spectateurs sont en quelque sorte manipulées grâce à des preuves issues de l’enquête et à un langage audiovisuel.

Le côté sensationnaliste du genre entraîne l’émergence de plusieurs problématiques. D’abord, la diffusion de documentaires de true crime s’accompagne généralement d’une perte drastique de la vie privée des victimes due à l’intérêt médiatique. Les fans de true crimes sont décrits par celles-ci comme des individus ayant un attachement malsain pour ces affaires, ce qui entraîne parfois des interactions étranges voire nuisibles particulièrement avec les proches ou les victimes. Il faut tout d’abord remettre ces discussions dans leur contexte: elles interviennent généralement dans un cadre d'imposition des fans dans la vie privée des victimes qu’elle soit physique ou virtuelle. Cela se traduit aussi par un sentiment de dépossession de leur histoire et de perte de contrôle qui l’accompagne notamment lorsque les fans partagent leurs théories sur l’affaire, bafouant de fait les limites personnelles des victimes. Les interactions vont bien au-delà des relations sociales traditionnelles : elles créent de l’anxiété, un sentiment de malaise et d’impuissance des victimes. Il faut toutefois noter que de tels documentaires ont permis de rouvrir des affaires comme celle de Catherine Harron, résolue en 2016. De plus, ces documentaires suscitent des débats sur la représentation des femmes. Les victimes y sont généralement des femmes, ce qui accentue les stéréotypes de vulnérabilité féminine. Ces documentaires sont aussi décriés pour leur tendance à donner une représentation manichéenne des criminels qui sont soit glorifiés, soit présentés comme des monstres. Pourtant un grand nombre d'entre eux ont eu une enfance difficile qui, loin d’excuser leurs comportements, peut au moins partiellement expliquer leur recours à la violence. En effet des études démontrent que les personnes ayant subi des maltraitances infantiles présentaient des niveaux d’agressivité plus élevés.


Une notion plus contemporaine émerge, théorisée par Daniel LaChance et Paul Kaplan : celle de « crimesploitation. » Elles qualifient les émissions de téléréalité combinant à la fois le « true crime, » qui narrent des affaires criminelles réelles, et les films  dit « exploitation, » soulageant le désir voyeuriste d'assister à la violation de tabous. 


La crimesploitation est caractérisée par une expérience particulière de domination du criminel. L’arrestation, l’humiliation et la condamnation des criminels est l’occasion pour les spectateurs s’assimilant aux figures d’autorité de sentir une forme de liberté dans la position de sauveur. Les spectateurs éprouvent une forme de domination physique avec les scènes d’arrestation du criminel mais aussi psychologique par l’humiliation et la perte de contrôle de celui-ci. Cette expérience procure une sensation d’exaltation: le spectateur vit un mélange de puissance et de sécurité, ressentant l’excitation du contrôle tout en étant à l’abri des conséquences. Pour d’autres spectateurs, la crimesploitation est aussi une manière de se rebeller de manière légale contre l’autorité. Le criminel est souvent présenté comme débarrassé des contraintes psychologiques de la discipline propre à la vie moderne. Les films d'exploitation criminelle ont offert aux Américains la capacité d’avoir un sentiment de contrôle, particulièrement dans un contexte où la sécurité personnelle semble inatteignable. En effet, le pays se caractérise par une préoccupation continue pour la criminalité et la sécurité personnelle, que ce soit dans les médias ou dans les discours publics. Cette inquiétude est accentuée par des taux de criminalité localement élevés dans certaines zones et surtout par la médiatisation intensive des crimes violents dans la culture populaire américaine. 


La crimesploitation procure aussi un plaisir de transgression autant qu’un plaisir lié à la  répression du criminel. Ces émissions montrent comment le monde agit à travers les autorités pour contrôler les déviants. Par la représentation des actes criminels en omettant certains détails, les documentaires peuvent influencer négativement l’opinion publique et affecter la légitimité associée aux policiers et aux autorités judiciaires selon Emily Jane Wade, chercheuse spécialisée dans l’étude du true crime. Le plaisir de la transgression criminelle risque ainsi de devenir aux yeux de certains téléspectateurs plus attractifs que le plaisir de vaincre le criminel. Le chaos véhiculé par ces émissions peut possiblement devenir incontrôlable. En effet, la théorie de la cultivation de Gerbner et Gross démontre que l’exposition prolongée à la violence médiatique structure nos perceptions du monde réel. Les contenus très dramatiques ou violents cultivent ainsi une vision du monde exagérément menaçante. 


La crimesploitation procure un sentiment de contrôle tout en répondant à l’ennui. La crimesploitation mêle deux mécanismes d’affaiblissement de l’ennui: une consommation des médias de masse et la perpétration d’actes criminels. L’ennui n’est pas seulement un manque d’activité: c'est un sentiment existentiel de vide ou de stagnation que la crimesploitation comble en donnant l’illusion d’agir et de s'identifier au criminel. La crimesploitation est une forme particulièrement puissante de média de masse, car elle capte le désir de consommer du contenu et de s'approprier le criminel pour satisfaire ses propres besoins.


Les fans de true crimes sont selon la chercheuse à l’université de Lancaster Judith Fathallah « absolument mainstream, un élément incontournable, infiniment rentable et parfois respectable du paysage médiatique. »  Le public doit toutefois selon elle « constamment négocier et surveiller la frontière qui le sépare d'un mauvais fan présumé, c'est-à-dire le fan obsessionnel d'un criminel. » Elle affirme que la consommation même régulière est devenue culturellement acceptable en raison de sa popularité. Cette popularité pose question sur l’état de notre société actuelle : si nous consommons autant ce genre de divertissement, qu’est-ce que cela dit de notre société ? Cette fascination pour le crime révèle autant notre désir de comprendre le passage à l’acte que notre appétit pour l’extrême, la violence.


Photo source: Pexels, kat wilcox

Screen Shot 2022-07-23 at 9.40.54 AM.png

The independent student newspaper of Paris Institute of Political Studies, Menton campus.

For inquiries, general comments, concerns, or corrections, contact us at:

mentontimes@gmail.com

© The Menton Times 2025

bottom of page