Noémie Tropee
October 25, 2026
« The worst thing about genocide isn't the murder,
the politics, the hunger, or the government-paid soldiers…
It's the silence. »
Ces vers sont extraits du poème « People like Us », écrit par la poétesse soudanaise Emtithal Mahmoud.
Depuis le 15 avril 2023, une quatrième guerre civile frappe le Soudan. Celle-ci oppose les forces armées du pays aux Forces de soutien rapide, groupe paramilitaire dirigé par Mohammed Hamdan Dagalo. Persistantes, ces hostilités ont fait des centaines de milliers de morts et entraîné le déplacement de 10 millions de personnes. Selon l’UNICEF, plus de 19 millions de soudanais se trouvent à l’heure actuelle en situation de crise ou d’urgence humanitaire.
Le Darfour au cœur de la guerre
L’une des régions les plus touchées par cette guerre civile est celle du Darfour, zone déjà impliquée dans un long conflit de 2003 à 2020. Ce dernier est souvent défini par des ONG comme la « première guerre du climat », expliquant la place centrale qu’y occupent les ressources naturelles et le phénomène de désertification. Ban Ki-moon, ancien secrétaire général des Nations unies, explique dans une tribune publiée au Washington Post en 2007 que la première cause de la guerre est le changement climatique. Ce phénomène pousserait les populations à migrer à cause de la raréfaction des ressources, se disputant un espace de survie déjà limité. Cependant, l’emploi du concept « guerre du climat » ne fait pas consensus. Certains pointent du doigt une simplification extrême du conflit, gommant l'importance centrale du contexte historico-politique du Darfour.
Le climat, facteur déclencheur?
Les populations darfouriennes ont souffert d’une baisse drastique des précipitations, ce qui a entraîné une raréfaction des terres arables et asséché les points d’eau. Face à ce bouleversement, les tribus d’éleveurs nomades d’ascendance arabe, comme celle des Abbala ou des Baggara, ont été contraintes de migrer vers des zones sédentaires afin d’assurer la survie de leurs troupeaux. Ces déplacements de population ont provoqué des affrontements avec les peuples autochtones d’agriculteurs sédentaires, majoritairement non arabes, dont les Fours, les Zaghawas ou encore les Masalit. Ces conflits étaient surtout articulés autour du partage des terres et des puits.
Cependant, si ces tensions ont pris une telle ampleur, ce n’est pas uniquement à cause de la raréfaction de l’eau. Son instrumentalisation politique et militaire y a également joué un grand rôle. Face à l’émergence d’une rébellion parmi les populations sédentaires, le gouvernement de Khartoum a armé et financé lui-même des milices issues des tribus nomades arabes, qui prendront ensuite le nom de « milices Janjawids ». Ce dernier promettait en échange un droit d’appropriation des terres fertiles et des points d’eau aux tribus arabes. Ces choix politiques peuvent être qualifiés de nettoyage ethnique et de génocide envers les communautés sédentaires non arabes. Un mandat d'arrêt de la Cour pénale internationale rédigé en 2010 démontre cela. Il visait l'ancien président soudanais Omar el-Béchir, ciblant spécifiquement son intention de détruire en partie les groupes ethniques Four, Masalit et Zaghawa.
2023, une continuité ?
La guerre civile de 2023 suit la même logique. La question climatique a certes son importance, mais son instrumentalisation politique reste le principal déclencheur. Les belligérants utilisent la privation des ressources et la famine artificielle comme de réelles armes militaires, ciblant les infrastructures civiles et bloquant délibérément l’aide humanitaire pour forcer l’exode. La meurtrière bataille d’El Fasher, qui s’est déroulée de 2023 à 2025, et durant laquelle une politique de la terre brûlée a été menée, démontre cette stratégie militaire. Cette tactique consiste à pratiquer les destructions les plus importantes possibles en endommageant gravement les ressources et les infrastructures, de manière à les rendre inutilisables par l’adversaire. La ville fut encerclée afin d'assoiffer et d'affamer les civils, déjà privés de ressources, et de bloquer toute aide humanitaire.
Enfin, les jeux d’intérêts des grandes puissances étrangères sont aussi responsables de l’amplification du conflit. Les pays du Golfe, dont l’Arabie Saoudite et les Émirats arabes unis, ont massivement investi dans l’accaparement des terres arables soudanaises pour pallier leur propre dépendance alimentaire, d’où leur soutien financier et militaire aux belligérants, afin de sécuriser le contrôle de la mer
Rouge et des ressources hydriques.
Cette crise humanitaire, qui est pourtant l’une des pires de l’époque contemporaine, fait paradoxalement face à un immense vide médiatique. Au début de l'année 2024, le conflit soudanais ne générait en moyenne que 600 articles par mois, contre plus de 100 000 articles mensuels consacrés aux guerres à Gaza ou en Ukraine. Cela démontre qu’il existe bien une sous-médiatisation des conflits au Soudan, et plus généralement en Afrique de la part des médias occidentaux. Comme le soulignait Martin Luther King Jr., « À la fin, nous ne nous souviendrons pas des mots de nos ennemis, mais du silence de nos amis. » Le silence et l’oubli restent intolérables, aussi complexe soit cette guerre.
Photo Source: Flickr, "Displaced Darfuris Farm in Rainy Season" by UN Photo/Albert Gonzalez Farran is licensed under CC BY-NC-ND 2.0.

