By Amalia Heide
October 31, 2023
C’est le 2 octobre, un dimanche à six heures du matin, Luna et moi sommes retrouvées à la gare de Menton Garavan pour prendre un avion — notre destination finale : la conférence internationale sur les mobilités et immobilités organisée par Open Society University Network (OSUN). L'élément le plus marquant de cette conférence est son lieu : le camp de réfugiés de Kakuma au Kenya constitue le troisième plus grand camp de réfugiés au monde.
Comment ce camp de réfugiés a-t-il vu le jour ? Dans les années 90, des milliers de mineurs ont été contraints de fuir la violence au Soudan, conséquence de la guerre civile de 1983. Ces enfants ont fui leurs villages et ont trouvé refuge dans les forêts, d'où ils ont entrepris un périple à pied pour rejoindre l'Éthiopie ou le Kenya. En 1994, le camp de réfugiés de Kakuma a ouvert dans le nord du Kenya pour accueillir ces "enfants perdus du Soudan" qui avaient survécu en groupes pendant des semaines, des mois, voire des années grâce au leadership des aînés, dont certains n'avaient pas plus de 10 ou 12 ans. Cependant, on estime que la moitié de ceux qui ont fui le pays ont péri en chemin.
Actuellement, bon nombre de ces enfants sont devenus adultes et nous remarquons que des personnes de différentes nationalités se sont ajoutées au camp, fuyant les conflits dans les pays voisins. Étant donné que le camp de réfugiés de Kakuma abrite plus de 185 000 réfugiés–six fois plus que la population de Mentones les réfugiés provenant de plus de 20 nationalités différentes, une communauté très diversifiée a été construite
Pourtant, ce qui me surprend le plus dans ce camp, c'est son rôle en tant que référence éducative dans la région. Malgré les difficultés, 50 000 mineurs fréquentent les plus de 30 écoles du camp et parviennent à atteindre un bon niveau d'éducation, avec des notes supérieures à la moyenne nationale du Kenya. Selon les chiffres du HCR, en 2018, 90% des élèves ont réussi le Certificat d'Éducation Primaire, contre 76,3% dans le reste du pays. C'est particulièrement remarquable étant donné que chaque enseignant doit s'occuper de 96 élèves, soit près de 20 de plus que dans les autres salles de classe du pays.
Pour ceux qui parviennent à atteindre le niveau secondaire, beaucoup obtiennent des bourses DAFI du UNHCR pour des études supérieures ou participent à des cours en ligne proposés par OSUN dans un centre éducatif situé dans le camp. Cette initiative vise à promouvoir l'égalité d'accès à l'enseignement supérieur et à la recherche dans les zones touchées par les crises et les déplacements. C'est à ces élèves de ce centre éducatif géré par des jésuites que Luna, moi-même et 10 autres étudiants issus de différentes universités du réseau OSUN avons eu l'honneur de rencontrer.
La conférence s'est déroulée sur trois jours. Les deux premiers ont eu lieu au centre éducatif d'OSUN, situé dans le camp de réfugiés de Kakuma. Le troisième s'est tenu à environ dix kilomètres du camp, à l'hôtel Cairo Palace, où nous, étudiants étrangers, étions logés.
À première vue, le camp ne semble pas être une prison, contrairement à la plupart des camps de réfugiés. Aucune grille ni barrière visible n'empêche les gens d'entrer et de sortir et ainsi nous avons pu entrer et sortir en voiture sans être contrôlés. Or, cette apparente liberté est simplement illusoire. En effet, le camp est situé dans une région aride où le soleil, la chaleur et la poussière rendent impossible tout déplacement à pied. À cette première contrainte s'ajoutent d'autres obstacles: s'éloigner du camp pour se rendre dans une autre localité implique de faire face à l'hostilité des tribus locales, constituant une véritable barrière. Le Kenya est un pays où l'identité tribale est forte, chaque tribu ayant son propre territoire défini. Les tribus qui accueillent les réfugiés sur leur territoire sont appelées "communautés d'accueil" et ainsi les tensions entre la communauté de réfugiés et ces communautés d'accueil sont palpables, comme nous l'ont expliqué plusieurs étudiants. À titre d'anecdote, des membres des communautés d'accueil volent du bétail aux réfugiés, considérant que ce n'est pas du vol, mais simplement prendre ce qui leur appartient puisqu'ils sont sur LEUR territoire. Par ailleurs,l'armée installe des points de contrôle sur les routes et demande aux véhicules de montrer des autorisations de circulation. Cela signifie qu'un réfugié souhaitant se rendre par exemple à Nairobi (la capitale du Kenya) a besoin d'un visa pour pouvoir passer s'il est contrôlé aux points de contrôle – une démarche pas forcément facile pour les réfugiés
En réalité, cela signifie que les réfugiés de Kakuma sont pris au piège. Pour les étudiants d'OSUN, l'une des façons de s'échapper de cet enfermement est de saisir les opportunités éducatives, que ce soit en participant à des conférences internationales ou en obtenant une bourse pour étudier dans une université au Kenya ou à l'étranger. C'est cet espoir de sortir du camp grâce à l'éducation, qui motive du moins ceux qui fréquentent le centre éducatif d'OSUN, à cultiver une profonde culture de l'étude. Malgré le wifi limité et le besoin de travailler à côté de leurs études pour subvenir à leurs besoins et à ceux de leurs familles, ils trouvent le temps de s'inscrire à des cours de relations internationales, d'ingénierie, de cinéma, de santé publique et de droits de l'homme.
Au niveau de l'éducation, ils font face à une difficulté supplémentaire : tous les cours sont en anglais. Cela signifie que, surtout pour les nouveaux arrivants au Kenya, ils doivent d'abord apprendre l'anglais, une langue cruciale non seulement pour leurs études, mais aussi pour la communication au sein de la communauté de Kakuma, où l'anglais est la langue commune. Au niveau national, la relation du Kenya avec cette langue fait partie de son héritage post-colonial britannique. Malgré les 65 langues vivantes au Kenya, l'anglais et le swahili (les deux langues officielles) sont des outils essentiels pour favoriser l'unité nationale. C’est pourquoi, ils apprennent à l'école, la langue maternelle étant la langue parlée dans la tribu. Ainsi, l'anglais revêt une grande importance pour le développement socio-économique et culturel, car même les programmes télévisés sont diffusés en anglais.
Reprenant les caractéristiques du camp de réfugiés de Kakuma, les conditions de vie sont extrêmement difficiles, marquées par des constructions fragiles principalement en tôle. Ce détail est au cœur d'un problème majeur : la chaleur intense, devenue suffocante, et la lumière du soleil peuvent devenir insupportables, obligeant à chercher refuge à l'ombre. Cependant, comme les logements sont en tôle et que beaucoup d'entre eux ne disposent pas d'électricité, échapper à la chaleur est extrêmement difficile, à moins d'être sous la protection d'un arbre. Même le centre éducatif d'OSUN n'est pas équipé de climatisation, ce qui crée des conditions difficiles d’apprentissage
À ce défi de la chaleur s'ajoute la pénurie d'eau, qui malgré son importance vitale constitue un “luxe” pour la communauté. À Kakuma, le manque d'eau est constant, malgré les efforts des ONG internationales telles que le PAM dans une partie de l'approvisionnement. Par conséquent, les habitants sont contraints de se déplacer vers les rives du Tarach, un lit de rivière sec, où il n'y a de l'eau que pendant la saison des pluies. La dépendance envers le PAM est également évidente en ce qui concerne l'approvisionnement alimentaire, ce qui contribue à la vulnérabilité de la population du camp.
Toutefois les difficultés ne s’arrêtent pas ici. Il est essentiel de mentionner un autre facteur en apparence insignifiant à première vue : la poussière, omniprésente et envahissante. Elle pénètre dans les yeux, gêne la vision, se dépose dans les poumons et complique la respiration, adhérant à la peau, aux cheveux et aux vêtements. Dans l’objectif d'améliorer la situation, il est absolument nécessaire que des projets de développement urbain soient mis en place pour contrer le pouvoir dévastateur de cette poussière.
Les étudiants du camp de réfugiés de Kakuma, confrontés quotidiennement à ces difficultés, sont pleinement conscients de la nécessité de trouver des solutions. Au lieu de se plaindre, ils entreprennent des projets de développement social dans le camp. Pour eux, bien que le camp de réfugiés doive être un abri temporaire, il est devenu leur résidence permanente au fil du temps , et ils ont ainsi développé un sentiment de communauté et d'appartenance. Beaucoup aspirent à poursuivre des études universitaires pour ensuite revenir et appliquer ce qu'ils ont appris dans la communauté, générant un changement concret en matière de développement
Après cette brève introduction et contextualisation, dans la prochaine édition de Menton Times, nous plongerons dans les détails de ces projets. Nous explorerons également la problématique des violations des droits humains dans le camp de réfugiés, notamment en ce qui concerne les droits des femmes et des minorités LGBTQ+.
